Madame Bovary


 

 

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MADAME BOVARY

 

par

 

Gustave Flaubert
Édité par editionspertinence.fr

 

 

 

(1857)

 

 

Table des matières

À Marie-Antoine-Jules Senard

 

MEMBRE DU BARREAU DE PARIS
EX-PRESIDENT DE L’ASSEMBLÉE NATIONALE ET ANCIEN MINISTRE DE
L’INTÉRIEUR

 

Cher et illustre ami,

 

Permettez-moi d’inscrire votre nom en tête
de ce livre et au- dessus même de sa dédicace; car c’est à vous,
surtout, que j’en dois la publication. En passant par votre
magnifique plaidoirie, mon œuvre a acquis pour moi-même comme une
autorité imprévue. Acceptez donc ici l’hommage de ma gratitude,
qui, si grande qu’elle puisse être, ne sera jamais à la hauteur de
votre éloquence et de votre dévouement.

 

GUSTAVE FLAUBERT

 

Paris, 12 avril 1857

 

À Louis Bouilhet

 

PREMIÈRE PARTIE

 

I

 

Nous étions à l’Étude, quand le Proviseur
entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de
classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se
réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail.

 

Le Proviseur nous fit signe de nous
rasseoir; puis, se tournant vers le maître d’études:

 

— Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix,
voici un élève que je vous recommande, il entre en cinquième. Si
son travail et sa conduite sont méritoires, il passera dans les
grands, où l’appelle son âge.

 

Resté dans l’angle, derrière la porte, si
bien qu’on l’apercevait à peine, le nouveau était un gars de la
campagne, d’une quinzaine d’années environ, et plus haut de taille
qu’aucun de nous tous. Il avait les cheveux coupés droit sur le
front, comme un chantre de village, l’air raisonnable et fort
embarrassé. Quoiqu’il ne fût pas large des épaules, son
habit-veste de drap vert à boutons noirs devait le gêner aux
entournures et laissait voir, par la fente des parements, des
poignets rouges habitués à être nus. Ses jambes, en bas bleus,
sortaient d’un pantalon jaunâtre très tiré par les bretelles. Il
était chaussé de souliers forts, mal cirés, garnis de clous.

 

On commença la récitation des leçons. Il
les écouta de toutes ses oreilles, attentif comme au sermon, n’osant
même croiser les cuisses, ni s’appuyer sur le coude, et, à deux
heures, quand la cloche sonna, le maître d’études fut obligé de
l’avertir, pour qu’il se mît avec nous dans les rangs.

 

Nous avions l’habitude, en entrant en
classe, de jeter nos casquettes par terre, afin d’avoir ensuite nos
mains plus libres; il fallait, dès le seuil de la porte, les lancer
sous le banc, de façon à frapper contre la muraille en faisant
beaucoup de poussière; c’était là le genre.

 

Mais, soit qu’il n’eût pas remarqué cette
manœuvre ou qu’il n’eut osé s’y soumettre, la prière était finie
que le nouveau tenait encore sa casquette sur ses deux genoux.
C’était une de ces coiffures d’ordre composite, où l’on retrouve
les éléments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la
casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses,
enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d’expression comme le
visage d’un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle
commençait par trois boudins circulaires; puis s’alternaient,
séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poils de
lapin; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un
polygone cartonné, couvert d’une broderie en soutache compliquée,
et d’où pendait, au bout d’un long cordon trop mince, un petit
croisillon de fils d’or, en manière de gland. Elle était neuve; la
visière brillait.

 

— Levez-vous, dit le professeur.

 

Il se leva; sa casquette tomba. Toute la
classe se mit à rire.

 

Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la
fit tomber d’un coup de coude, il la ramassa encore une fois.

 

— Débarrassez-vous donc de votre casque,
dit le professeur, qui était un homme d’esprit.

 

Il y eut un rire éclatant des écoliers qui
décontenança le pauvre garçon, si bien qu’il ne savait s’il
fallait garder sa casquette à la main, la laisser par terre ou la
mettre sur sa tête. Il se rassit et la posa sur ses genoux.

 

— Levez-vous, reprit le professeur, et
dites-moi votre nom.

 

Le nouveau articula, d’une voix
bredouillante, un nom inintelligible.

 

— Répétez!

 

Le même bredouillement de syllabes se fit
entendre, couvert par les huées de la classe.

 

— Plus haut! cria le maître, plus haut!

 

Le nouveau, prenant alors une résolution
extrême, ouvrit une bouche démesurée et lança à pleins poumons,
comme pour appeler quelqu’un, ce mot: Charbovari.

 

Ce fut un vacarme qui s’élança d’un bond,
monta en crescendo, avec des éclats de voix aigus (on hurlait, on
aboyait, on trépignait, on répétait: Charbovari! Charbovari!),
puis qui roula en notes isolées, se calmant à grand-peine, et
parfois qui reprenait tout à coup sur la ligne d’un banc où
saillissait encore çà et là, comme un pétard mal éteint, quelque
rire étouffé.

 

Cependant, sous la pluie des pensums,
l’ordre peu à peu se rétablit dans la classe, et le professeur,
parvenu à saisir le nom de Charles Bovary, se l’étant fait dicter,
épeler et relire, commanda tout de suite au pauvre diable d’aller
s’asseoir sur le banc de paresse, au pied de la chaire. Il se mit en
mouvement, mais, avant de partir, hésita.

 

— Que cherchez-vous? demanda le
professeur.

 

— Ma cas… fit timidement le nouveau,
promenant autour de lui des regards inquiets.

 

— Cinq cents vers à toute la classe!
exclamé d’une voix furieuse, arrêta, comme le Quos ego, une
bourrasque nouvelle. — Restez donc tranquilles! continuait le
professeur indigné, et s’essuyant le front avec son mouchoir qu’il
venait de prendre dans sa toque: Quant à vous, le nouveau, vous me
copierez vingt fois le verbe ridiculus sum.

 

Puis, d’une voix plus douce:

 

— Eh! vous la retrouverez, votre
casquette; on ne vous l’a pas volée!

 

Tout reprit son calme. Les têtes se
courbèrent sur les cartons, et le nouveau resta pendant deux heures
dans une tenue exemplaire, quoiqu’il y eût bien, de temps à autre,
quelque boulette de papier lancée d’un bec de plume qui vînt
s’éclabousser sur sa figure. Mais il s’essuyait avec la main, et
demeurait immobile, les yeux baissés.

 

Le soir, à l’Étude, il tira ses bouts de
manches de son pupitre, mit en ordre ses petites affaires, régla
soigneusement son papier. Nous le vîmes qui travaillait en
conscience, cherchant tous les mots dans le dictionnaire et se
donnant beaucoup de mal. Grâce, sans doute, à cette bonne volonté
dont il fit preuve, il dut de ne pas descendre dans la classe
inférieure; car, s’il savait passablement ses règles, il n’avait
guère d’élégance dans les tournures. C’était le curé de son
village qui lui avait commencé le latin, ses parents, par économie,
ne l’ayant envoyé au collège que le plus tard possible.

 

Son père, M. Charles-Denis-Bartholomé
Bovary, ancien aide- chirurgien-major, compromis, vers 1812, dans des
affaires de conscription, et forcé, vers cette époque, de quitter
le service, avait alors profité de ses avantages personnels pour
saisir au passage une dot de soixante mille francs, qui s’offrait en
la fille d’un marchand bonnetier, devenue amoureuse de sa tournure.
Bel homme, hâbleur, faisant sonner haut ses éperons, portant des
favoris rejoints aux moustaches, les doigts toujours garnis de bagues
et habillé de couleurs voyantes, il avait l’aspect d’un brave, avec
l’entrain facile d’un commis voyageur. Une fois marié, il vécut
deux ou trois ans sur la fortune de sa femme, dînant bien, se levant
tard, fumant dans de grandes pipes en porcelaine, ne rentrant le soir
qu’après le spectacle et fréquentant les cafés. Le beau-père
mourut et laissa peu de chose; il en fut indigné, se lança dans la
fabrique, y perdit quelque argent, puis se retira dans la campagne,
où il voulut faire valoir. Mais, comme il ne s’entendait guère plus
en culture qu’en indiennes, qu’il montait ses chevaux au lieu de les
envoyer au labour, buvait son cidre en bouteilles au lieu de le
vendre en barriques, mangeait les plus belles volailles de sa cour et
graissait ses souliers de chasse avec le lard de ses cochons, il ne
tarda point à s’apercevoir qu’il valait mieux planter là toute
spéculation.

 

Moyennant deux cents francs par an, il
trouva donc à louer dans un village, sur les confins du pays de Caux
et de la Picardie, une sorte de logis moitié ferme, moitié maison
de maître; et, chagrin, rongé de regrets, accusant le ciel, jaloux
contre tout le monde, il s’enferma dès l’âge de quarante-cinq ans,
dégoûté des hommes, disait-il, et décidé à vivre en paix.

 

Sa femme avait été folle de lui autrefois;
elle l’avait aimé avec mille servilités qui l’avaient détaché
d’elle encore davantage. Enjouée jadis, expansive et tout aimante,
elle était, en vieillissant, devenue (à la façon du vin éventé
qui se tourne en vinaigre) d’humeur difficile, piaillarde, nerveuse.
Elle avait tant souffert, sans se plaindre, d’abord, quand elle le
voyait courir après toutes les gotons de village et que vingt
mauvais lieux le lui renvoyaient le soir, blasé et puant l’ivresse!
Puis l’orgueil s’était révolté. Alors elle s’était tue, avalant
sa rage dans un stoïcisme muet, qu’elle garda jusqu’à sa mort. Elle
était sans cesse en courses, en affaires. Elle allait chez les
avoués, chez le président, se rappelait l’échéance des billets,
obtenait des retards; et, à la maison, repassait, cousait,
blanchissait, surveillait les ouvriers, soldait les mémoires, tandis
que, sans s’inquiéter de rien, Monsieur, continuellement engourdi
dans une somnolence boudeuse dont il ne se réveillait que pour lui
dire des choses désobligeantes, restait à fumer au coin du feu, en
crachant dans les cendres.

 

Quand elle eut un enfant, il le fallut
mettre en nourrice. Rentré chez eux, le marmot fut gâté comme un
prince. Sa mère le nourrissait de confitures; son père le laissait
courir sans souliers, et, pour faire le philosophe, disait même
qu’il pouvait bien aller tout nu, comme les enfants des bêtes. À
l’encontre des tendances maternelles, il avait en tête un certain
idéal viril de l’enfance, d’après lequel il tâchait de former son
fils, voulant qu’on l’élevât durement, à la spartiate, pour lui
faire une bonne constitution. Il l’envoyait se coucher sans feu, lui
apprenait à boire de grands coups de rhum et à insulter les
processions. Mais, naturellement paisible, le petit répondait mal à
ses efforts. Sa mère le traînait toujours après elle; elle lui
découpait des cartons, lui racontait des histoires, s’entretenait
avec lui dans des monologues sans fin, pleins de gaietés
mélancoliques et de chatteries babillardes. Dans l’isolement de sa
vie, elle reporta sur cette tête d’enfant toutes ses vanités
éparses, brisées. Elle rêvait de hautes positions, elle le voyait
déjà grand, beau, spirituel, établi, dans les ponts et chaussées
ou dans la magistrature. Elle lui apprit à lire, et même lui
enseigna, sur un vieux piano qu’elle avait, à chanter deux ou trois
petites romances. Mais, à tout cela, M. Bovary, peu soucieux des
lettres, disait que ce n’était pas la peine! Auraient-ils jamais de
quoi l’entretenir dans les écoles du gouvernement, lui acheter une
charge ou un fonds de commerce? D’ailleurs, avec du toupet, un homme
réussit toujours dans le monde. Madame Bovary se mordait les lèvres,
et l’enfant vagabondait dans le village.

 

Il suivait les laboureurs, et chassait, à
coups de motte de terre, les corbeaux qui s’envolaient. Il mangeait
des mûres le long des fossés, gardait les dindons avec une gaule,
fanait à la moisson, courait dans le bois, jouait à la marelle sous
le porche de l’église les jours de pluie, et, aux grandes fêtes,
suppliait le bedeau de lui laisser sonner les cloches, pour se pendre
de tout son corps à la grande corde et se sentir emporter par elle
dans sa volée.

 

Aussi poussa-t-il comme un chêne. Il acquit
de fortes mains, de belles couleurs.

 

À douze ans, sa mère obtint que l’on
commençât ses études. On en chargea le curé. Mais les leçons
étaient si courtes et si mal suivies, qu’elles ne pouvaient servir à
grand-chose. C’était aux moments perdus qu’elles se donnaient, dans
la sacristie, debout, à la hâte, entre un baptême et un
enterrement; ou bien le curé envoyait chercher son élève après
l’Angélus, quand il n’avait pas à sortir. On montait dans sa
chambre, on s’installait: les moucherons et les papillons de nuit
tournoyaient autour de la chandelle. Il faisait chaud, l’enfant
s’endormait; et le bonhomme, s’assoupissant les mains sur son ventre,
ne tardait pas à ronfler, la bouche ouverte. D’autres fois, quand M.
le curé, revenant de porter le viatique à quelque malade des
environs, apercevait Charles qui polissonnait dans la campagne, il
l’appelait, le sermonnait un quart d’heure et profitait de l’occasion
pour lui faire conjuguer son verbe au pied d’un arbre. La pluie
venait les interrompre, ou une connaissance qui passait. Du reste, il
était toujours content de lui, disait même que le jeune homme avait
beaucoup de mémoire.

 

Charles ne pouvait en rester là. Madame fut
énergique. Honteux, ou fatigué plutôt, Monsieur céda sans
résistance, et l’on attendit encore un an que le gamin eût fait sa
première communion.

 

Six mois se passèrent encore; et, l’année
d’après, Charles fut définitivement envoyé au collège de Rouen,
où son père l’amena lui-même, vers la fin d’octobre, à l’époque
de la foire Saint- Romain.

 

Il serait maintenant impossible à aucun de
nous de se rien rappeler de lui. C’était un garçon de tempérament
modéré, qui jouait aux récréations, travaillait à l’étude,
écoutant en classe, dormant bien au dortoir, mangeant bien au
réfectoire. Il avait pour correspondant un quincaillier en gros de
la rue Ganterie, qui le faisait sortir une fois par mois, le
dimanche, après que sa boutique était fermée, l’envoyait se
promener sur le port à regarder les bateaux, puis le ramenait au
collège dès sept heures, avant le souper. Le soir de chaque jeudi,
il écrivait une longue lettre à sa mère, avec de l’encre rouge et
trois pains à cacheter; puis il repassait ses cahiers d’histoire, ou
bien lisait un vieux volume d’Anacharsis qui traînait dans l’étude.
En promenade, il causait avec le domestique, qui était de la
campagne comme lui.

 

À force de s’appliquer, il se maintint
toujours vers le milieu de la classe; une fois même, il gagna un
premier accessit d’histoire naturelle. Mais à la fin de sa
troisième, ses parents le retirèrent du collège pour lui faire
étudier la médecine, persuadés qu’il pourrait se pousser seul
jusqu’au baccalauréat.

 

Sa mère lui choisit une chambre, au
quatrième, sur l’Eau-de-Robec, chez un teinturier de sa
connaissance: Elle conclut les arrangements pour sa pension, se
procura des meubles, une table et deux chaises, fit venir de chez
elle un vieux lit en merisier, et acheta de plus un petit poêle en
fonte, avec la provision de bois qui devait chauffer son pauvre
enfant. Puis elle partit au bout de la semaine, après mille
recommandations de se bien conduire, maintenant qu’il allait être
abandonné à lui-même.

 

Le programme des cours, qu’il lut sur
l’affiche, lui fit un effet d’étourdissement: cours d’anatomie,
cours de pathologie, cours de physiologie, cours de pharmacie, cours
de chimie, et de botanique, et de clinique, et de thérapeutique,
sans compter l’hygiène ni la matière médicale, tous noms dont il
ignorait les étymologies et qui étaient comme autant de portes de
sanctuaires pleins d’augustes ténèbres.

 

Il n’y comprit rien; il avait beau écouter,
il ne saisissait pas. Il travaillait pourtant, il avait des cahiers
reliés, il suivait tous les cours; il ne perdait pas une seule
visite. Il accomplissait sa petite tâche quotidienne à la manière
du cheval de manège, qui tourne en place les yeux bandés, ignorant
de la besogne qu’il broie.

 

Pour lui épargner de la dépense, sa mère
lui envoyait chaque semaine, par le messager, un morceau de veau cuit
au four, avec quoi il déjeunait le matin; quand il était rentré de
l’hôpital, tout en battant la semelle contre le mur. Ensuite il
fallait courir aux leçons, à l’amphithéâtre, à l’hospice, et
revenir chez lui, à travers toutes les rues. Le soir, après le
maigre dîner de son propriétaire, il remontait à sa chambre et se
remettait au travail, dans ses habits mouillés qui fumaient sur son
corps, devant le poêle rougi.

 

Dans les beaux soirs d’été; à l’heure où
les rues tièdes sont vides, quand les servantes, jouent au volant
sur le seuil des portes, il ouvrait sa fenêtre et s’accoudait. La
rivière, qui fait de ce quartier de Rouen comme une ignoble petite
Venise, coulait en bas, sous lui, jaune, violette ou bleue, entre ses
ponts et ses grilles. Des ouvriers, accroupis au bord, lavaient leurs
bras dans l’eau. Sur des perches partant du haut des greniers, des
écheveaux de coton séchaient à l’air. En face, au-delà des toits,
le grand ciel pur s’étendait, avec le soleil rouge se couchant.
Qu’il devait faire bon là-bas! Quelle fraîcheur sous la hêtraie!
Et il ouvrait les narines pour aspirer les bonnes odeurs de la
campagne, qui ne venaient pas jusqu’à lui.

 

Il maigrit, sa taille s’allongea, et sa
figure prit une sorte d’expression dolente qui la rendit presque
intéressante.

 

Naturellement, par nonchalance; il en vint à
se délier de toutes les résolutions qu’il s’était faites. Une
fois, il manqua la visite, le lendemain son cours, et, savourant la
paresse, peu à peu, n’y retourna plus.

 

Il prit l’habitude du cabaret, avec la
passion des dominos. S’enfermer chaque soir dans un sale appartement
public, pour y taper sur des tables de marbre de petits os de mouton
marqués de points noirs, lui semblait un acte précieux de sa
liberté, qui le rehaussait d’estime vis-à-vis de lui-même. C’était
comme l’initiation au monde, l’accès des plaisirs défendus; et, en
entrant, il posait la main sur le bouton de la porte avec une joie
presque sensuelle. Alors, beaucoup de choses comprimées en lui, se
dilatèrent; il apprit par cœur des couplets qu’il chantait aux
bienvenues, s’enthousiasma pour Béranger, sut faire du punch et
connut enfin l’amour.

 

Grâce à ces travaux préparatoires, il
échoua complètement à son examen d’officier de santé. On
l’attendait le soir même à la maison pour fêter son succès.

 

Il partit à pied et s’arrêta vers l’entrée
du village, où il fit demander sa mère, lui conta tout. Elle
l’excusa, rejetant l’échec sur l’injustice des examinateurs, et le
raffermit un peu, se chargeant d’arranger les choses. Cinq ans plus
tard seulement, M. Bovary connut la vérité; elle était vieille, il
l’accepta, ne pouvant d’ailleurs supposer qu’un homme issu de lui fût
un sot.

 

Charles se remit donc au travail et prépara
sans discontinuer les matières de son examen, dont il apprit
d’avance toutes les questions par cœur. Il fut reçu avec une assez
bonne note. Quel beau jour pour sa mère! On donna un grand dîner.

 

Où irait-il exercer son art? À Tostes. Il
n’y avait là qu’un vieux médecin. Depuis longtemps madame Bovary
guettait sa mort, et le bonhomme n’avait point encore plié bagage,
que Charles était installé en face, comme son successeur.

 

Mais ce n’était pas tout que d’avoir élevé
son fils, de lui avoir fait apprendre la médecine et découvert
Tostes pour l’exercer: il lui fallait une femme. Elle lui en trouva
une: la veuve d’un huissier de Dieppe, qui avait quarante-cinq ans et
douze cents livres de rente.

 

Quoiqu’elle fût laide, sèche comme un
cotret, et bourgeonnée comme un printemps, certes madame Dubuc ne
manquait pas de partis à choisir. Pour arriver à ses fins, la mère
Bovary fut obligée de les évincer tous, et elle déjoua même fort
habilement les intrigues d’un charcutier qui était soutenu par les
prêtres.

 

Charles avait entrevu dans le mariage
l’avènement d’une condition meilleure, imaginant qu’il serait plus
libre et pourrait disposer de sa personne et de son argent. Mais sa
femme fut le maître; il devait devant le monde dire ceci, ne pas
dire cela, faire maigre tous les vendredis, s’habiller comme elle
l’entendait, harceler par son ordre les clients qui ne payaient pas.
Elle décachetait ses lettres, épiait ses démarches, et l’écoutait,
à travers la cloison, donner ses consultations dans son cabinet,
quand il y avait des femmes.

 

Il lui fallait son chocolat tous les matins,
des égards à n’en plus finir. Elle se plaignait sans cesse de ses
nerfs, de sa poitrine, de ses humeurs. Le bruit des pas lui faisait
mal; on s’en allait, la solitude lui devenait odieuse; revenait-on
près d’elle, c’était pour la voir mourir, sans doute. Le soir,
quand Charles rentrait, elle sortait de dessous ses draps ses longs
bras maigres, les lui passait autour du cou, et, l’ayant fait asseoir
au bord du lit, se mettait à lui parler de ses chagrins: il
l’oubliait, il en aimait une autre! On lui avait bien dit qu’elle
serait malheureuse; et elle finissait en lui demandant quelque sirop
pour sa santé et un peu plus d’amour.

 

II

 

Une nuit, vers onze heures, ils furent
réveillés par le bruit d’un cheval qui s’arrêta juste à la porte.
La bonne ouvrit la lucarne du grenier et parlementa quelque temps
avec un homme resté en bas, dans la rue. Il venait chercher le
médecin; il avait une lettre. Nastasie descendit les marches en
grelottant, et alla ouvrir la serrure et les verrous, l’un après
l’autre. L’homme laissa son cheval, et, suivant la bonne, entra tout
à coup derrière elle. Il tira de dedans son bonnet de laine à
houppes grises, une lettre enveloppée dans un chiffon, et la
présenta délicatement à Charles, qui s’accouda sur l’oreiller pour
la lire. Nastasie, près du lit, tenait la lumière. Madame, par
pudeur, restait tournée vers la ruelle et montrait le dos.

 

Cette lettre, cachetée d’un petit cachet de
cire bleue, suppliait M. Bovary de se rendre immédiatement à la
ferme des Bertaux, pour remettre une jambe cassée. Or il y a, de
Tostes aux Bertaux, six bonnes lieues de traverse, en passant par
Longueville et Saint- Victor. La nuit était noire. Madame Bovary
jeune redoutait les accidents pour son mari. Donc il fut décidé que
le valet d’écurie prendrait les devants. Charles partirait trois
heures plus tard, au lever de la lune. On enverrait un gamin à sa
rencontre, afin de lui montrer le chemin de la ferme et d’ouvrir les
clôtures devant lui.

 

Vers quatre heures du matin, Charles, bien
enveloppé dans son manteau, se mit en route pour les Bertaux. Encore
endormi par la chaleur du sommeil, il se laissait bercer au trot
pacifique de sa bête. Quand elle s’arrêtait d’elle-même devant ces
trous entourés d’épines que l’on creuse au bord des sillons,
Charles se réveillant en sursaut, se rappelait vite la jambe cassée,
et il tâchait de se remettre en mémoire toutes les fractures qu’il
savait. La pluie ne tombait plus; le jour commençait à venir, et,
sur les branches des pommiers sans feuilles, des oiseaux se tenaient
immobiles, hérissant leurs petites plumes au vent froid du matin. La
plate campagne s’étalait à perte de vue, et les bouquets d’arbres
autour des fermes faisaient, à intervalles éloignés, des taches
d’un violet noir sur cette grande surface grise, qui se perdait à
l’horizon dans le ton morne du ciel. Charles, de temps à autre,
ouvrait les yeux; puis, son esprit se fatiguant et le sommeil
revenant de soi-même, bientôt il entrait dans une sorte
d’assoupissement où, ses sensations récentes se confondant avec des
souvenirs, lui-même se percevait double, à la fois étudiant et
marié, couché dans son lit comme tout à l’heure, traversant une
salle d’opérés comme autrefois. L’odeur chaude des cataplasmes se
mêlait dans sa tête à la verte odeur de la rosée; il entendait
rouler sur leur tringle les anneaux de fer des lits et sa femme
dormir… Comme il passait par Vassonville, il aperçut, au bord d’un
fossé, un jeune garçon assis sur l’herbe.

 

— Êtes-vous le médecin? demanda
l’enfant.

 

Et, sur la réponse de Charles, il prit ses
sabots à ses mains et se mit à courir devant lui.

 

L’officier de santé, chemin faisant,
comprit aux discours de son guide que M. Rouault devait être un
cultivateur des plus aisés. Il s’était cassé la jambe, la veille
au soir, en revenant de faire les Rois, chez un voisin. Sa femme
était morte depuis deux ans. Il n’avait avec lui que sa demoiselle,
qui l’aidait à tenir la maison.

 

Les ornières devinrent plus profondes. On
approchait des Bertaux. Le petit gars, se coulant alors par un trou
de haie, disparut, puis, il revint au bout d’une cour en ouvrir la
barrière. Le cheval glissait sur l’herbe mouillée; Charles se
baissait pour passer sous les branches. Les chiens de garde à la
niche aboyaient en tirant sur leur chaîne. Quand il entra dans les
Bertaux, son cheval eut peur et fit un grand écart.

 

C’était une ferme de bonne apparence. On
voyait dans les écuries, par le dessus des portes ouvertes, de gros
chevaux de labour qui mangeaient tranquillement dans des râteliers
neufs. Le long des bâtiments s’étendait un large fumier, de la buée
s’en élevait, et, parmi les poules et les dindons, picoraient dessus
cinq ou six paons, luxe des basses-cours cauchoises. La bergerie
était longue, la grange était haute, à murs lisses comme la main.
Il y avait sous le hangar deux grandes charrettes et quatre charrues,
avec leurs fouets, leurs colliers, leurs équipages complets, dont
les toisons de laine bleue se salissaient à la poussière fine qui
tombait des greniers. La cour allait en montant; plantée d’arbres
symétriquement espacés, et le bruit gai d’un troupeau d’oies
retentissait près de la mare.

 

Une jeune femme, en robe de mérinos bleu
garnie de trois volants, vint sur le seuil de la maison pour recevoir
M. Bovary, qu’elle fit entrer dans la cuisine, où flambait un grand
feu. Le déjeuner des gens bouillonnait alentour, dans des petits
pots de taille inégale. Des vêtements humides séchaient dans
l’intérieur de la cheminée. La pelle, les pincettes et le bec du
soufflet, tous de proportion colossale, brillaient comme de l’acier
poli, tandis que le long des murs s’étendait une abondante batterie
de cuisine, où miroitait inégalement la flamme claire du foyer,
jointe aux premières lueurs du soleil arrivant par les carreaux.

 

Charles monta, au premier, voir le malade.
Il le trouva dans son lit, suant sous ses couvertures et ayant rejeté
bien loin son bonnet de coton. C’était un gros petit homme de
cinquante ans, à la peau blanche, à l’œil bleu, chauve sur le
devant de la tête, et qui portait des boucles d’oreilles. Il avait à
ses côtés, sur une chaise, une grande carafe d’eau-de-vie, dont il
se versait de temps à autre pour se donner du cœur au ventre; mais,
dès qu’il vit le médecin, son exaltation tomba, et, au lieu de
sacrer comme il faisait depuis douze heures, il se prit à geindre
faiblement.

 

La fracture était simple, sans complication
d’aucune espèce. Charles n’eût osé en souhaiter de plus facile.
Alors, se rappelant les allures de ses maîtres auprès du lit des
blessés, il réconforta le patient avec toutes sortes de bons mots;
caresses chirurgicales qui sont comme l’huile dont on graisse les
bistouris. Afin d’avoir des attelles, on alla chercher, sous la
charreterie, un paquet de lattes. Charles en choisit une, la coupa en
morceaux et la polit avec un éclat de vitre, tandis que la servante
déchirait des draps pour faire des bandes, et que mademoiselle Emma
tâchait à coudre des coussinets. Comme elle fut longtemps avant de
trouver son étui, son père s’impatienta; elle ne répondit rien;
mais, tout en cousant, elle se piquait les doigts, qu’elle portait
ensuite à sa bouche pour les sucer.

 

Charles fut surpris de la blancheur de ses
ongles. Ils étaient brillants, fins du bout, plus nettoyés que les
ivoires de Dieppe, et taillés en amande. Sa main pourtant n’était
pas belle, point assez pâle peut-être, et un peu sèche aux
phalanges; elle était trop longue aussi, et sans molles inflexions
de lignes sur les contours. Ce qu’elle avait de beau, c’étaient les
yeux; quoiqu’ils fussent bruns, ils semblaient noirs à cause des
cils, et son regard arrivait franchement à vous avec une hardiesse
candide.

 

Une fois le pansement fait, le médecin fut
invité, par M. Rouault lui-même, à prendre un morceau avant de
partir.

 

Charles descendit dans la salle, au
rez-de-chaussée. Deux couverts, avec des timbales d’argent, y
étaient mis sur une petite table, au pied d’un grand lit à
baldaquin revêtu d’une indienne à personnages représentant des
Turcs. On sentait une odeur d’iris et de draps humides, qui
s’échappait de la haute armoire en bois de chêne, faisant face à
la fenêtre. Par terre, dans les angles, étaient rangés, debout,
des sacs de blé. C’était le trop-plein du grenier proche, où l’on
montait par trois marches de pierre. Il y avait, pour décorer
l’appartement, accrochée à un clou, au milieu du mur dont la
peinture verte s’écaillait sous le salpêtre, une tête de Minerve
au crayon noir, encadrée de dorure, et qui portait au bas, écrit en
lettres gothiques: «À mon cher papa.»

 

On parla d’abord du malade, puis du temps
qu’il faisait, des grands froids, des loups qui couraient les champs,
la nuit. Mademoiselle Rouault ne s’amusait guère à la campagne,
maintenant surtout qu’elle était chargée presque à elle seule des
soins de la ferme. Comme la salle était fraîche, elle grelottait
tout en mangeant, ce qui découvrait un peu ses lèvres charnues,
qu’elle avait coutume de mordillonner à ses moments de silence.

 

Son cou sortait d’un col blanc, rabattu. Ses
cheveux, dont les deux bandeaux noirs semblaient chacun d’un seul
morceau, tant ils étaient lisses, étaient séparés sur le milieu
de la tête par une raie fine, qui s’enfonçait légèrement selon la
courbe du crâne; et, laissant voir à peine le bout de l’oreille,
ils allaient se confondre par derrière en un chignon abondant, avec
un mouvement ondé vers les tempes, que le médecin de campagne
remarqua là pour la première fois de sa vie. Ses pommettes étaient
roses. Elle portait, comme un homme, passé entre deux boutons de son
corsage, un lorgnon d’écaille.

 

Quand Charles, après être monté dire
adieu au père Rouault, rentra dans la salle avant de partir, il la
trouva debout, le front contre la fenêtre, et qui regardait dans le
jardin, où les échalas des haricots avaient été renversés par le
vent. Elle se retourna.

 

— Cherchez-vous quelque chose?
demanda-t-elle.

 

— Ma cravache, s’il vous plaît,
répondit-il.

 

Et il se mit à fureter sur le lit, derrière
les portes, sous les chaises; elle était tombée à terre, entre les
sacs et la muraille. Mademoiselle Emma l’aperçut; elle se pencha sur
les sacs de blé. Charles, par galanterie, se précipita et, comme il
allongeait aussi son bras dans le même mouvement, il sentit sa
poitrine effleurer le dos de la jeune fille, courbée sous lui. Elle
se redressa toute rouge et le regarda par-dessus l’épaule, en lui
tendant son nerf de bœuf.

 

Au lieu de revenir aux Bertaux trois jours
après, comme il l’avait promis, c’est le lendemain même qu’il y
retourna, puis deux fois la semaine régulièrement, sans compter les
visites inattendues qu’il faisait de temps à autre, comme par
mégarde.

 

Tout, du reste, alla bien; la guérison
s’établit selon les règles, et quand, au bout de quarante-six
jours, on vit le père Rouault qui s’essayait à marcher seul dans sa
masure, on commença à considérer M. Bovary comme un homme de
grande capacité. Le père Rouault disait qu’il n’aurait pas été
mieux guéri par les premiers médecins d’Yvetot ou même de Rouen.

 

Quant à Charles, il ne chercha point à se
demander pourquoi il venait aux Bertaux avec plaisir. Y eût-il
songé, qu’il aurait sans doute attribué son zèle à la gravité du
cas, ou peut-être au profit qu’il en espérait. Était-ce pour cela,
cependant, que ses visites à la ferme faisaient, parmi les pauvres
occupations de sa vie, une exception charmante? Ces jours-là il se
levait de bonne heure, partait au galop, poussait sa bête, puis il
descendait pour s’essuyer les pieds sur l’herbe, et passait ses gants
noirs avant d’entrer. Il aimait à se voir arriver dans la cour, à
sentir contre son épaule la barrière qui tournait, et le coq qui
chantait sur le mur, les garçons qui venaient à sa rencontre. Il
aimait la grange et les écuries; il aimait le père Rouault; qui lui
tapait dans la main en l’appelant son sauveur; il aimait les petits
sabots de mademoiselle Emma sur les dalles lavées de la cuisine; ses
talons hauts la grandissaient un peu, et, quand elle marchait devant
lui, les semelles de bois, se relevant vite, claquaient avec un bruit
sec contre le cuir de la bottine.

 

Elle le reconduisait toujours jusqu’à la
première marche du perron. Lorsqu’on n’avait pas encore amené son
cheval, elle restait là. On s’était dit adieu, on ne parlait plus;
le grand air l’entourait, levant pêle-mêle les petits cheveux
follets de sa nuque, ou secouant sur sa hanche les cordons de son
tablier, qui se tortillaient comme des banderoles. Une fois, par un
temps de dégel, l’écorce des arbres suintait dans la cour, la neige
sur les couvertures des bâtiments se fondait. Elle était sur le
seuil; elle alla chercher son ombrelle, elle l’ouvrit. L’ombrelle, de
soie gorge de pigeon, que traversait le soleil, éclairait de reflets
mobiles la peau blanche de sa figure. Elle souriait là- dessous à
la chaleur tiède; et on entendait les gouttes d’eau, une à une,
tomber sur la moire tendue.

 

Dans les premiers temps que Charles
fréquentait les Bertaux, madame Bovary jeune ne manquait pas de
s’informer du malade, et même sur le livre qu’elle tenait en partie
double, elle avait choisi pour M. Rouault une belle page blanche.
Mais quand elle sut qu’il avait une fille, elle alla aux
informations; et elle apprit que mademoiselle Rouault, élevée au
couvent, chez les Ursulines, avait reçu, comme on dit, une belle
éducation, qu’elle savait, en conséquence, la danse, la géographie,
le dessin, faire de la tapisserie et toucher du piano. Ce fut le
comble!

 

— C’est donc pour cela, se disait-elle,
qu’il a la figure si épanouie quand il va la voir, et qu’il met son
gilet neuf, au risque de l’abîmer à la pluie? Ah! cette femme!
cette femme!…

 

Et elle la détesta, d’instinct. D’abord,
elle se soulagea par des allusions, Charles ne les comprit pas;
ensuite, par des réflexions incidentes qu’il laissait passer de peur
de l’orage; enfin, par des apostrophes à brûle-pourpoint auxquelles
il ne savait que répondre.

 

— D’où vient qu’il retournait aux
Bertaux, puisque M. Rouault était guéri et que ces gens-là
n’avaient pas encore payé? Ah! c’est qu’il y avait là-bas une
personne, quelqu’un qui savait causer, une brodeuse, un bel esprit.
C’était là ce qu’il aimait: il lui fallait des demoiselles de
ville! — Et elle reprenait:

 

— La fille au père Rouault, une
demoiselle de ville! Allons donc! leur grand-père était berger, et
ils ont un cousin qui a failli passer par les assises pour un mauvais
coup, dans une dispute. Ce n’est pas la peine de faire tant de
fla-fla, ni de se montrer le dimanche à l’église avec une robe de
soie, comme une comtesse. Pauvre bonhomme, d’ailleurs, qui sans les
colzas de l’an passé, eût été bien embarrassé de payer ses
arrérages!

 

Par lassitude, Charles cessa de retourner
aux Bertaux. Héloïse lui avait fait jurer qu’il n’irait plus, la
main sur son livre de messe, après beaucoup de sanglots et de
baisers, dans une grande explosion d’amour. Il obéit donc; mais la
hardiesse de son désir protesta contre la servilité de sa conduite,
et, par une sorte d’hypocrisie naïve, il estima que cette défense
de la voir était pour lui comme un droit de l’aimer. Et puis la
veuve était maigre; elle avait les dents longues; elle portait en
toute saison un petit châle noir dont la pointe lui descendait entre
les omoplates; sa taille dure était engainée dans des robes en
façon de fourreau, trop courtes, qui découvraient ses chevilles,
avec les rubans de ses souliers larges s’entrecroisant sur des bas
gris.

 

La mère de Charles venait les voir de temps
à autre; mais, au bout de quelques jours, la bru semblait l’aiguiser
à son fil; et alors, comme deux couteaux, elles étaient à le
scarifier par leurs réflexions et leurs observations. Il avait tort
de tant manger! Pourquoi toujours offrir la goutte au premier venu?
Quel entêtement que de ne pas vouloir porter de flanelle!

 

Il arriva qu’au commencement du printemps,
un notaire d’Ingouville, détenteur de fonds de la veuve Dubuc,
s’embarqua, par une belle marée, emportant avec lui tout l’argent de
son étude. Héloïse, il est vrai, possédait encore, outre une part
de bateau évaluée six mille francs, sa maison de la rue Saint-
François; et cependant, de toute cette fortune que l’on avait fait
sonner si haut, rien, si ce n’est un peu de mobilier et quelques
nippes, n’avait paru dans le ménage. Il fallut tirer la chose au
clair. La maison de Dieppe se trouva vermoulue d’hypothèques jusque
dans ses pilotis; ce qu’elle avait mis chez le notaire, Dieu seul le
savait, et la part de barque n’excéda point mille écus. Elle avait
donc menti, la bonne dame! Dans son exaspération, M. Bovary père,
brisant une chaise contre les pavés, accusa sa femme d’avoir fait le
malheur de leur fils en l’attelant à une haridelle semblable, dont
les harnais ne valaient pas la peau. Ils vinrent à Tostes. On
s’expliqua. Il y eut des scènes. Héloïse, en pleurs, se jetant
dans les bras de son mari, le conjura de la défendre de ses parents.
Charles voulut parler pour elle. Ceux-ci se fâchèrent, et ils
partirent.

 

Mais le coup était porté. Huit jours
après, comme elle étendait du linge dans sa cour, elle fut prise
d’un crachement de sang, et le lendemain, tandis que Charles avait le
dos tourné pour fermer le rideau de la fenêtre, elle dit: «Ah! mon
Dieu!» poussa un soupir et s’évanouit. Elle était morte! Quel
étonnement!

 

Quand tout fut fini au cimetière, Charles
rentra chez lui. Il ne trouva personne en bas; il monta au premier,
dans la chambre, vit sa robe encore accrochée au pied de l’alcôve;
alors, s’appuyant contre le secrétaire, il resta jusqu’au soir perdu
dans une rêverie douloureuse. Elle l’avait aimé, après tout.

 

III

 

Un matin, le père Rouault vint apporter à
Charles le payement de sa jambe remise: soixante et quinze francs en
pièces de quarante sous, et une dinde. Il avait appris son malheur,
et l’en consola tant qu’il put.

 

— Je sais ce que c’est! disait-il en lui
frappant sur l’épaule; j’ai été comme vous, moi aussi! Quand j’ai
eu perdu ma pauvre défunte, j’allais dans les champs pour être tout
seul; je tombais au pied d’un arbre, je pleurais, j’appelais le bon
Dieu, je lui disais des sottises; j’aurais voulu être comme les
taupes, que je voyais aux branches, qui avaient des vers leur
grouillant dans le ventre, crevé, enfin. Et quand je pensais que
d’autres, à ce moment-là, étaient avec leurs bonnes petites femmes
à les tenir embrassées contre eux, je tapais de grands coups par
terre avec mon bâton; j’étais quasiment fou, que je ne mangeais
plus; l’idée d’aller seulement au café me dégoûtait, vous ne
croiriez pas. Eh bien, tout doucement, un jour chassant l’autre, un
printemps sur un hiver et un automne par-dessus un été, ça a coulé
brin à brin, miette à miette; ça s’en est allé, c’est parti,
c’est descendu, je veux dire, car il vous reste toujours quelque
chose au fond, comme qui dirait… un poids, là, sur la poitrine!
Mais, puisque c’est notre sort à tous, on ne doit pas non plus se
laisser dépérir, et, parce que d’autres sont morts, vouloir mourir…
Il faut vous secouer, monsieur Bovary; ça se passera! Venez nous
voir; ma fille pense à vous de temps à autre, savez-vous bien, et
elle dit comme ça que vous l’oubliez. Voilà le printemps bientôt;
nous vous ferons tirer un lapin dans la garenne, pour vous dissiper
un peu.

 

Charles suivit son conseil. Il retourna aux
Bertaux; il retrouva tout comme la veille, comme il y avait cinq
mois, c’est-à-dire. Les poiriers déjà étaient en fleur, et le
bonhomme Rouault, debout maintenant, allait et venait, ce qui rendait
la ferme plus animée.

 

Croyant qu’il était de son devoir de
prodiguer au médecin le plus de politesses possible, à cause de sa
position douloureuse, il le pria de ne point se découvrir la tête,
lui parla à voix basse, comme s’il eût été malade, et même fit
semblant de se mettre en colère de ce que l’on n’avait pas apprêté
à son intention quelque chose d’un peu plus léger que tout le
reste, tels que des petits pots de crème ou des poires cuites. Il
conta des histoires. Charles se surprit à rire; mais le souvenir de
sa femme, lui revenant tout à coup, l’assombrit.

 

On apporta le café; il n’y pensa plus.

 

Il y pensa moins, à mesure qu’il
s’habituait à vivre seul. L’agrément nouveau de l’indépendance lui
rendit bientôt la solitude plus supportable. Il pouvait changer
maintenant les heures de ses repas, rentrer ou sortir sans donner de
raisons, et, lorsqu’il était bien fatigué, s’étendre de ses quatre
membres, tout en large, dans son lit. Donc, il se choya, se dorlota
et accepta les consolations qu’on lui donnait. D’autre part, la mort
de sa femme ne l’avait pas mal servi dans son métier, car on avait
répété durant un mois: «Ce pauvre jeune homme! quel malheur!»
Son nom s’était répandu, sa clientèle s’était accrue; et puis il
allait aux Bertaux tout à son aise. Il avait un espoir sans but, un
bonheur vague; il se trouvait la figure plus agréable en brossant
ses favoris devant son miroir.

 

Il arriva un jour vers trois heures; tout le
monde était aux champs; il entra dans la cuisine, mais n’aperçut
point d’abord Emma; les auvents étaient fermés. Par les fentes du
bois, le soleil allongeait sur les pavés de grandes raies minces,
qui se brisaient à l’angle des meubles et tremblaient au plafond.
Des mouches, sur la table, montaient le long des verres qui avaient
servi, et bourdonnaient en se noyant au fond, dans le cidre resté.
Le jour qui descendait par la cheminée, veloutant la suie de la
plaque, bleuissait un peu les cendres froides. Entre la fenêtre et
le foyer, Emma cousait; elle n’avait point de fichu, on voyait sur
ses épaules nues de petites gouttes de sueur.

 

Selon la mode de la campagne, elle lui
proposa de boire quelque chose. Il refusa, elle insista, et enfin lui
offrit, en riant, de prendre un verre de liqueur avec elle. Elle alla
donc chercher dans l’armoire une bouteille de curaçao, atteignit
deux petits verres, emplit l’un jusqu’au bord, versa à peine dans
l’autre, et, après avoir trinqué, le porta à sa bouche. Comme il
était presque vide, elle se renversait pour boire; et, la tête en
arrière, les lèvres avancées, le cou tendu, elle riait de ne rien
sentir, tandis que le bout de sa langue, passant entre ses dents
fines, léchait à petits coups le fond du verre.

 

Elle se rassit et elle reprit son ouvrage,
qui était un bas de coton blanc où elle faisait des reprises; elle
travaillait le front baissé; elle ne parlait pas, Charles non plus.
L’air, passant par le dessous de la porte, poussait un peu de
poussière sur les dalles; il la regardait se traîner, et il
entendait seulement le battement intérieur de sa tête, avec le cri
d’une poule, au loin, qui pondait dans les cours. Emma, de temps à
autre, se rafraîchissait les joues en y appliquant la paume de ses
mains; qu’elle refroidissait après cela sur la pomme de fer des
grands chenets.

 

Elle se plaignit d’éprouver, depuis le
commencement de la saison, des étourdissements; elle demanda si les
bains de mer lui seraient utiles; elle se mit à causer du couvent,
Charles de son collège, les phrases leur vinrent. Ils montèrent
dans sa chambre. Elle lui fit voir ses anciens cahiers de musique,
les petits livres qu’on lui avait donnés en prix et les couronnes en
feuilles de chêne, abandonnées dans un bas d’armoire. Elle lui
parla encore de sa mère, du cimetière, et même lui montra dans le
jardin la plate- bande dont elle cueillait les fleurs, tous les
premiers vendredis de chaque mois, pour les aller mettre sur sa
tombe. Mais le jardinier qu’ils avaient n’y entendait rien; on était
si mal servi! Elle eût bien voulu, ne fût-ce au moins que pendant
l’hiver, habiter la ville, quoique la longueur des beaux jours rendît
peut-être la campagne plus ennuyeuse encore durant l’été; – - et,
selon ce qu’elle disait, sa voix était claire, aiguë, ou se
couvrant de langueur tout à coup, traînait des modulations qui
finissaient presque en murmures, quand elle se parlait à elle- même,
— tantôt joyeuse, ouvrant des yeux naïfs, puis les paupières à
demi closes, le regard noyé d’ennui, la pensée vagabondant.

 

Le soir, en s’en retournant, Charles reprit
une à une les phrases qu’elle avait dites, tâchant de se les
rappeler, d’en compléter le sens, afin de se faire la portion
d’existence qu’elle avait vécu dans le temps qu’il ne la connaissait
pas encore. Mais jamais il ne put la voir en sa pensée, différemment
qu’il ne l’avait vue la première fois, ou telle qu’il venait de la
quitter tout à l’heure. Puis il se demanda ce qu’elle deviendrait,
si elle se marierait, et à qui? hélas! le père Rouault était bien
riche, et elle!… si belle! Mais la figure d’Emma revenait toujours
se placer devant ses yeux, et quelque chose de monotone comme le
ronflement d’une toupie bourdonnait à ses oreilles: «Si tu te
mariais, pourtant! si tu te mariais!» La nuit, il ne dormit pas, sa
gorge était serrée, il avait soif; il se leva pour aller boire à
son pot à l’eau et il ouvrit la fenêtre; le ciel était couvert
d’étoiles, un vent chaud passait, au loin des chiens aboyaient. Il
tourna la tête du côté des Bertaux.

 

Pensant qu’après tout l’on ne risquait
rien, Charles se promit de faire la demande quand l’occasion s’en
offrirait; mais, chaque fois qu’elle s’offrit, la peur de ne point
trouver les mots convenables lui collait les lèvres.

 

Le père Rouault n’eût pas été fâché
qu’on le débarrassât de sa fille, qui ne lui servait guère dans sa
maison. Il l’excusait intérieurement, trouvant qu’elle avait trop
d’esprit pour la culture, métier maudit du ciel, puisqu’on n’y
voyait jamais de millionnaire. Loin d’y avoir fait fortune, le
bonhomme y perdait tous les ans; car, s’il excellait dans les
marchés, où il se plaisait aux ruses du métier, en revanche la
culture proprement dite, avec le gouvernement intérieur de la ferme,
lui convenait moins qu’à personne. Il ne retirait pas volontiers ses
mains de dedans ses poches, et n’épargnait point la dépense pour
tout ce qui regardait sa vie, voulant être bien nourri, bien
chauffé, bien couché. Il aimait le gros cidre, les gigots
saignants, les glorias longuement battus. Il prenait ses repas dans
la cuisine, seul, en face du feu, sur une petite table qu’on lui
apportait toute servie, comme au théâtre.

 

Lorsqu’il s’aperçut donc que Charles avait
les pommettes rouges près de sa fille, ce qui signifiait qu’un de
ces jours on la lui demanderait en mariage, il rumina d’avance toute
l’affaire. Il le trouvait bien un peu gringalet, et ce n’était pas
là un gendre comme il l’eût souhaité; mais on le disait de bonne
conduite, économe, fort instruit, et sans doute qu’il ne chicanerait
pas trop sur la dot. Or, comme le père Rouault allait être forcé
de vendre vingt-deux acres de son bien, qu’il devait beaucoup au
maçon, beaucoup au bourrelier, que l’arbre du pressoir était à
remettre:

 

— S’il me la demande, se dit-il; je la lui
donne.

 

À l’époque de la Saint-Michel, Charles
était venu passer trois jours aux Bertaux. La dernière journée
s’était écoulée comme les précédentes, à reculer de quart
d’heure en quart d’heure. Le père Rouault lui fit la conduite; ils
marchaient dans un chemin creux, ils s’allaient quitter; c’était le
moment. Charles se donna jusqu’au coin de la haie, et enfin, quand on
l’eut dépassée:

 

— Maître Rouault, murmura-t-il, je
voudrais bien vous dire quelque chose.

 

Ils s’arrêtèrent. Charles se taisait.

 

— Mais contez-moi votre histoire! est-ce
que je ne sais pas tout? dit le père Rouault, en riant doucement.

 

— Père Rouault…, père Rouault…,
balbutia Charles.

 

— Moi, je ne demande pas mieux, continua
le fermier. Quoique sans doute la petite soit de mon idée, il faut
pourtant lui demander son avis. Allez-vous-en donc; je m’en vais
retourner chez nous. Si c’est oui, entendez-moi bien, vous n’aurez
pas besoin de revenir, à cause du monde, et, d’ailleurs, ça la
saisirait trop. Mais pour que vous ne vous mangiez pas le sang, je
pousserai tout grand l’auvent de la fenêtre contre le mur: vous
pourrez le voir par derrière, en vous penchant sur la haie.

 

Et il s’éloigna.

 

Charles attacha son cheval à un arbre. Il
courut se mettre dans le sentier; il attendit. Une demi-heure se
passa, puis il compta dix- neuf minutes à sa montre. Tout à coup un
bruit se fit contre le mur; l’auvent s’était rabattu, la cliquette
tremblait encore.

 

Le lendemain, dès neuf heures, il était à
la ferme. Emma rougit quand il entra, tout en s’efforçant de rire un
peu; par contenance. Le père Rouault embrassa son futur gendre. On
remit à causer des arrangements d’intérêt; on avait, d’ailleurs,
du temps devant soi, puisque le mariage ne pouvait décemment avoir
lieu avant la fin du deuil de Charles, c’est-à-dire vers le
printemps de l’année prochaine.

 

L’hiver se passa dans cette attente.
Mademoiselle Rouault s’occupa de son trousseau. Une partie en fut
commandée à Rouen, et elle se confectionna des chemises et des
bonnets de nuit, d’après des dessins de modes qu’elle emprunta. Dans
les visites que Charles faisait à la ferme, on causait des
préparatifs de la noce; on se demandait dans quel appartement se
donnerait le dîner; on rêvait à la quantité de plats qu’il
faudrait et quelles seraient les entrées.

 

Emma eût, au contraire, désiré se marier
à minuit, aux flambeaux; mais le père Rouault ne comprit rien à
cette idée. Il y eut donc une noce, où vinrent quarante-trois
personnes, où l’on resta seize heures à table, qui recommença le
lendemain et quelque peu les jours suivants.

 

IV

 

Les conviés arrivèrent de bonne heure dans
des voitures, carrioles à un cheval, chars à bancs à deux roues,
vieux cabriolets sans capote, tapissières à rideaux de cuir, et les
jeunes gens des villages les plus voisins dans des charrettes où ils
se tenaient debout, en rang, les mains appuyées sur les ridelles
pour ne pas tomber, allant au trot et secoués dur. Il en vint de dix
lieues loin, de Goderville, de Normanville, et de Cany. On avait
invité tous les parents des deux familles, on s’était raccommodé
avec les amis brouillés, on avait écrit à des connaissances
perdues de vue depuis longtemps.

 

De temps à autre, on entendait des coups de
fouet derrière la haie; bientôt la barrière s’ouvrait: c’était
une carriole qui entrait. Galopant jusqu’à la première marche du
perron, elle s’y arrêtait court, et vidait son monde, qui sortait
par tous les côtés en se frottant les genoux et en s’étirant les
bras. Les dames, en bonnet, avaient des robes à la façon de la
ville, des chaînes de montre en or, des pèlerines à bouts croisés
dans la ceinture, ou de petits fichus de couleur attachés dans le
dos avec une épingle, et qui leur découvraient le cou par derrière.
Les gamins, vêtus pareillement à leurs papas, semblaient incommodés
par leurs habits neufs (beaucoup même étrennèrent ce jour-là la
première paire de bottes de leur existence), et l’on voyait à côté
d’eux, ne soufflant mot dans la robe blanche de sa première
communion rallongée pour la circonstance, quelque grande fillette de
quatorze ou seize ans, leur cousine ou leur sœur aînée sans doute,
rougeaude, ahurie, les cheveux gras de pommade à la rose, et ayant
bien peur de salir ses gants. Comme il n’y avait point assez de
valets d’écurie pour dételer toutes les voitures, les messieurs
retroussaient leurs manches et s’y mettaient eux-mêmes. Suivant leur
position sociale différente, ils avaient des habits, des redingotes,
des vestes, des habits-vestes: — bons habits, entourés de toute la
considération d’une famille, et qui ne sortaient de l’armoire que
pour les solennités; redingotes à grandes basques flottant au vent,
à collet cylindrique, à poches larges comme des sacs; vestes de
gros drap, qui accompagnaient ordinairement quelque casquette cerclée
de cuivre à sa visière; habits-vestes très courts, ayant dans le
dos deux boutons rapprochés comme une paire d’yeux, et dont les pans
semblaient avoir été coupés à même un seul bloc, par la hache du
charpentier. Quelques-uns encore (mais ceux-là, bien sûr, devaient
dîner au bas bout de la table) portaient des blouses de cérémonie,
c’est-à-dire dont le col était rabattu sur les épaules, le dos
froncé à petits plis et la taille attachée très bas par une
ceinture cousue.

 

Et les chemises sur les poitrines bombaient
comme des cuirasses! Tout le monde était tondu à neuf, les oreilles
s’écartaient des têtes, on était rasé de près; quelques-uns même
qui s’étaient levés dès avant l’aube, n’ayant pas vu clair à se
faire la barbe, avaient des balafres en diagonale sous le nez, ou, le
long des mâchoires, des pelures d’épiderme larges comme des écus
de trois francs, et qu’avait enflammées le grand air pendant la
route, ce qui marbrait un peu de plaques roses toutes ces grosses
faces blanches épanouies.

 

La mairie se trouvant à une demi-lieue de
la ferme, on s’y rendit à pied, et l’on revint de même, une fois la
cérémonie faite à l’église. Le cortège, d’abord uni comme une
seule écharpe de couleur, qui ondulait dans la campagne, le long de
l’étroit sentier serpentant entre les blés verts, s’allongea
bientôt et se coupa en groupes différents, qui s’attardaient à
causer. Le ménétrier allait en tête, avec son violon empanaché de
rubans à la coquille; les mariés venaient ensuite, les parents, les
amis tout au hasard, et les enfants restaient derrière, s’amusant à
arracher les clochettes des brins d’avoine, ou à se jouer entre eux,
sans qu’on les vît. La robe d’Emma, trop longue, traînait un peu
par le bas; de temps à autre, elle s’arrêtait pour la tirer, et
alors délicatement, de ses doigts gantés, elle enlevait les herbes
rudes avec les petits dards des chardons, pendant que Charles, les
mains vides, attendait qu’elle eût fini. Le père Rouault, un
chapeau de soie neuf sur la tête et les parements de son habit noir
lui couvrant les mains jusqu’aux ongles, donnait le bras à madame
Bovary mère. Quant à M. Bovary père, qui, méprisant au fond tout
ce monde-là, était venu simplement avec une redingote à un rang de
boutons d’une coupe militaire, il débitait des galanteries
d’estaminet à une jeune paysanne blonde. Elle saluait, rougissait,
ne savait que répondre. Les autres gens de la noce causaient de
leurs affaires ou se faisaient des niches dans le dos, s’excitant
d’avance à la gaieté; et, en y prêtant l’oreille, on entendait
toujours le crin-crin du ménétrier qui continuait à jouer dans la
campagne. Quand il s’apercevait qu’on était loin derrière lui, il
s’arrêtait à reprendre haleine, cirait longuement de colophane son
archet, afin que les cordes grinçassent mieux, et puis il se
remettait à marcher, abaissant et levant tour à tour le manche de
son violon, pour se bien marquer la mesure à lui-même. Le bruit de
l’instrument faisait partir de loin les petits oiseaux.

 

C’était sous le hangar de la charreterie
que la table était dressée. Il y avait dessus quatre aloyaux, six
fricassées de poulets, du veau à la casserole, trois gigots, et, au
milieu, un joli cochon de lait rôti, flanqué de quatre andouilles à
l’oseille. Aux angles, se dressait l’eau de vie dans des carafes. Le
cidre doux en bouteilles poussait sa mousse épaisse autour des
bouchons, et tous les verres, d’avance, avaient été remplis de vin
jusqu’au bord. De grands plats de crème jaune, qui flottaient
d’eux-mêmes au moindre choc de la table, présentaient, dessinés
sur leur surface unie, les chiffres des nouveaux époux en arabesques
de nonpareille. On avait été chercher un pâtissier à Yvetot, pour
les tourtes et les nougats. Comme il débutait dans le pays, il avait
soigné les choses; et il apporta, lui-même, au dessert, une pièce
montée qui fit pousser des cris. À la base, d’abord, c’était un
carré de carton bleu figurant un temple avec portiques, colonnades
et statuettes de stuc tout autour, dans des niches constellées
d’étoiles en papier doré; puis se tenait au second étage un donjon
en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications en angélique,
amandes, raisins secs, quartiers d’oranges; et enfin, sur la
plate-forme supérieure, qui était une prairie verte où il y avait
des rochers avec des lacs de confitures et des bateaux en écales de
noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une
escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés
par deux boutons de rose naturels, en guise de boules, au sommet.

 

Jusqu’au soir, on mangea. Quand on était
trop fatigué d’être assis, on allait se promener dans les cours ou
jouer une partie de bouchon dans la grange; puis on revenait à
table. Quelques-uns, vers la fin, s’y endormirent et ronflèrent.
Mais, au café, tout se ranima; alors on entama des chansons, on fit
des tours de force, on portait des poids, on passait sous son pouce,
on essayait à soulever les charrettes sur ses épaules, on disait
des gaudrioles; on embrassait les dames. Le soir, pour partir, les
chevaux gorgés d’avoine jusqu’aux naseaux, eurent du mal à entrer
dans les brancards; ils ruaient, se cabraient, les harnais se
cassaient, leurs maîtres juraient ou riaient; et toute la nuit, au
clair de la lune, par les routes du pays, il y eut des carrioles
emportées qui couraient au grand galop, bondissant dans les
saignées, sautant par-dessus les mètres de cailloux, s’accrochant
aux talus, avec des femmes qui se penchaient en dehors de la portière
pour saisir les guides.

 

Ceux qui restèrent aux Bertaux passèrent
la nuit à boire dans la cuisine. Les enfants s’étaient endormis
sous les bancs.

 

La mariée avait supplié son père qu’on
lui épargnât les plaisanteries d’usage. Cependant, un mareyeur de
leurs cousins (qui même avait apporté, comme présent de noces, une
paire de soles) commençait à souffler de l’eau avec sa bouche par
le trou de la serrure, quand le père Rouault arriva juste à temps
pour l’en empêcher, et lui expliqua que la position grave de son
gendre ne permettait pas de telles inconvenances. Le cousin,
toutefois, céda difficilement à ces raisons. En dedans de lui-même,
il accusa le père Rouault d’être fier, et il alla se joindre dans
un coin à quatre ou cinq autres des invités qui, ayant eu par
hasard plusieurs fois de suite à table les bas morceaux des viandes,
trouvaient aussi qu’on les avait mal reçus, chuchotaient sur le
compte de leur hôte et souhaitaient sa ruine à mots couverts.

 

Madame Bovary mère n’avait pas desserré
les dents de la journée. On ne l’avait consultée ni sur la toilette
de la bru, ni sur l’ordonnance du festin; elle se retira de bonne
heure. Son époux, au lieu de la suivre, envoya chercher des cigares
à Saint-Victor et fuma jusqu’au jour, tout en buvant des grogs au
kirsch, mélange inconnu à la compagnie, et qui fut pour lui comme
la source d’une considération plus grande encore.

 

Charles n’était point de complexion
facétieuse, il n’avait pas brillé pendant la noce. Il répondit
médiocrement aux pointes, calembours, mots à double entente,
compliments et gaillardises que l’on se fit un devoir de lui décocher
dès le potage.

 

Le lendemain, en revanche, il semblait un
autre homme. C’est lui plutôt que l’on eût pris pour la vierge de
la veille, tandis que la mariée ne laissait rien découvrir où l’on
pût deviner quelque chose. Les plus malins ne savaient que répondre,
et ils la considéraient, quand elle passait près d’eux, avec des
tensions d’esprit démesurées. Mais Charles ne dissimulait rien. Il
l’appelait ma femme, la tutoyait, s’informait d’elle à chacun, la
cherchait partout, et souvent il l’entraînait dans les cours, où on
l’apercevait de loin, entre les arbres, qui lui passait le bras sous
la taille et continuait à marcher à demi penché sur elle, en lui
chiffonnant avec sa tête la guimpe de son corsage.

 

Deux jours après la noce, les époux s’en
allèrent: Charles, à cause de ses malades, ne pouvait s’absenter
plus longtemps. Le père Rouault les fit reconduire dans sa carriole
et les accompagna lui-même jusqu’à Vassonville. Là, il embrassa sa
fille une dernière fois, mit pied à terre et reprit sa route.
Lorsqu’il eut fait cent pas environ, il s’arrêta, et, comme il vit
la carriole s’éloignant, dont les roues tournaient dans la
poussière, il poussa un gros soupir. Puis il se rappela ses noces,
son temps d’autrefois, la première grossesse de sa femme; il était
bien joyeux, lui aussi, le jour qu’il l’avait emmenée de chez son
père dans sa maison, quand il la portait en croupe en trottant sur
la neige; car on était aux environs de Noël et la campagne était
toute blanche; elle le tenait par un bras, à l’autre était accroché
son panier; le vent agitait les longues dentelles de sa coiffure
cauchoise, qui lui passaient quelquefois sur la bouche, et, lorsqu’il
tournait la tête, il voyait près de lui, sur son épaule, sa petite
mine rosée qui souriait silencieusement, sous la plaque d’or de son
bonnet. Pour se réchauffer les doigts, elle les lui mettait, de
temps en temps, dans la poitrine. Comme c’était vieux tout cela!
Leur fils, à présent, aurait trente ans! Alors il regarda derrière
lui, il n’aperçut rien sur la route. Il se sentit triste comme une
maison démeublée; et, les souvenirs tendres se mêlant aux pensées
noires dans sa cervelle obscurcie par les vapeurs de la bombance, il
eut bien envie un moment d’aller faire un tour du côté de l’église.
Comme il eut peur, cependant, que cette vue ne le rendît plus triste
encore, il s’en revint tout droit chez lui.

 

M. et madame Charles arrivèrent à Tostes,
vers six heures. Les voisins se mirent aux fenêtres pour voir la
nouvelle femme de leur médecin.

 

La vieille bonne se présenta, lui fit ses
salutations, s’excusa de ce que le dîner n’était pas prêt, et
engagea Madame, en attendant, à prendre connaissance de sa maison.