Les trois mousquetaires


 

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LES TROIS
MOUSQUETAIRES

par

Alexandre Dumas

Édité par editionspertinence.fr

INTRODUCTION

Il y a un an à peu près, qu’en faisant à
la Bibliothèque royale des recherches pour mon histoire de Louis
XIV, je tombai par hasard sur les Mémoires de M. d’Artagnan,
imprimés — comme la plus grande partie des ouvrages de cette
époque, où les auteurs tenaient à dire la vérité sans aller
faire un tour plus ou moins long à la Bastille — à Amsterdam,
chez Pierre Rouge. Le titre me séduisit: je les emportai chez moi,
avec la permission de M. le conservateur; bien entendu, je les
dévorai.

Mon intention n’est pas de faire ici une
analyse de ce curieux ouvrage, et je me contenterai d’y renvoyer ceux
de mes lecteurs qui apprécient les tableaux d’époques. Ils y
trouveront des portraits crayonnés de main de maître; et, quoique
les esquisses soient, pour la plupart du temps, tracées sur des
portes de caserne et sur des murs de cabaret, ils n’y reconnaîtront
pas moins, aussi ressemblantes que dans l’histoire de M. Anquetil,
les images de Louis XIII, d’Anne d’Autriche, de Richelieu, de Mazarin
et de la plupart des courtisans de l’époque.

Mais, comme on le sait, ce qui frappe
l’esprit capricieux du poète n’est pas toujours ce qui impressionne
la masse des lecteurs. Or, tout en admirant, comme les autres
admireront sans doute, les détails que nous avons signalés, la
chose qui nous préoccupa le plus est une chose à laquelle bien
certainement personne avant nous n’avait fait la moindre attention.

D’Artagnan raconte qu’à sa première visite
à M. de Tréville, le capitaine des mousquetaires du roi, il
rencontra dans son antichambre trois jeunes gens servant dans
l’illustre corps où il sollicitait l’honneur d’être reçu, et ayant
nom Athos, Porthos et Aramis.

Nous l’avouons, ces trois noms étrangers
nous frappèrent, et il nous vint aussitôt à l’esprit qu’ils
n’étaient que des pseudonymes à l’aide desquels d’Artagnan avait
déguisé des noms peut-être illustres, si toutefois les porteurs de
ces noms d’emprunt ne les avaient pas choisis eux-mêmes le jour où,
par caprice, par mécontentement ou par défaut de fortune, ils
avaient endossé la simple casaque de mousquetaire.

Dès lors nous n’eûmes plus de repos que
nous n’eussions retrouvé, dans les ouvrages contemporains, une trace
quelconque de ces noms extraordinaires qui avaient fort éveillé
notre curiosité.

Le seul catalogue des livres que nous lûmes
pour arriver à ce but remplirait un feuilleton tout entier, ce qui
serait peut-être fort instructif, mais à coups sûr peu amusant
pour nos lecteurs. Nous nous contenterons donc de leur dire qu’au
moment où, découragé de tant d’investigations infructueuses, nous
allions abandonner notre recherche, nous trouvâmes enfin, guidé par
les conseils de notre illustre et savant ami Paulin Paris, un
manuscrit in-folio, coté le n° 4772 ou 4773, nous ne nous le
rappelons plus bien, ayant pour titre:

«Mémoires de M. le comte de La Fère,
concernant quelques-uns des événements qui se passèrent en France
vers la fin du règne du roi Louis XIII et le commencement du règne
du roi Louis XIV.»

On devine si notre joie fut grande,
lorsqu’en feuilletant ce manuscrit, notre dernier espoir, nous
trouvâmes à la vingtième page le nom d’Athos, à la vingt-septième
le nom de Porthos, et à la trente et unième le nom d’Aramis.

La découverte d’un manuscrit complètement
inconnu, dans une époque où la science historique est poussée à
un si haut degré, nous parut presque miraculeuse. Aussi nous
hâtâmes-nous de solliciter la permission de le faire imprimer, dans
le but de nous présenter un jour avec le bagage des autres à
l’Académie des inscriptions et belles-lettres, si nous n’arrivions,
chose fort probable, à entrer à l’Académie française avec notre
propre bagage. Cette permission, nous devons le dire, nous fut
gracieusement accordée; ce que nous consignons ici pour donner un
démenti public aux malveillants qui prétendent que nous vivons sous
un gouvernement assez médiocrement disposé à l’endroit des gens de
lettres.

Or, c’est la première partie de ce précieux
manuscrit que nous offrons aujourd’hui à nos lecteurs, en lui
restituant le titre qui lui convient, prenant l’engagement, si, comme
nous n’en doutons pas, cette première partie obtient le succès
qu’elle mérite, de publier incessamment la seconde.

En attendant, comme le parrain est un second
père, nous invitons le lecteur à s’en prendre à nous, et non au
comte de La Fère, de son plaisir ou de son ennui.

Cela posé, passons à notre histoire.

CHAPITRE PREMIER LES TROIS
PRÉSENTS DE M. D’ARTAGNAN PÈRE

Le premier lundi du mois d’avril 1625, le
bourg de Meung, où naquit l’auteur du Roman de la Rose, semblait
être dans une révolution aussi entière que si les huguenots en
fussent venus faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant
s’enfuir les femmes du côté de la Grande-Rue, entendant les enfants
crier sur le seuil des portes, se hâtaient d’endosser la cuirasse
et, appuyant leur contenance quelque peu incertaine d’un mousquet ou
d’une pertuisane, se dirigeaient vers l’hôtellerie du Franc Meunier,
devant laquelle s’empressait, en grossissant de minute en minute, un
groupe compact, bruyant et plein de curiosité.

En ce temps-là les paniques étaient
fréquentes, et peu de jours se passaient sans qu’une ville ou
l’autre enregistrât sur ses archives quelque événement de ce
genre. Il y avait les seigneurs qui guerroyaient entre eux; il y
avait le roi qui faisait la guerre au cardinal; il y avait l’Espagnol
qui faisait la guerre au roi. Puis, outre ces guerres sourdes ou
publiques, secrètes ou patentes, il y avait encore les voleurs, les
mendiants, les huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la
guerre à tout le monde. Les bourgeois s’armaient toujours contre les
voleurs, contre les loups, contre les laquais, — souvent contre les
seigneurs et les huguenots, — quelquefois contre le roi, — mais
jamais contre le cardinal et l’Espagnol. Il résulta donc de cette
habitude prise, que, ce susdit premier lundi du mois d’avril 1625,
les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni le guidon jaune et
rouge, ni la livrée du duc de Richelieu, se précipitèrent du côté
de l’hôtel du Franc Meunier.

Arrivé là, chacun put voir et reconnaître
la cause de cette rumeur.

Un jeune homme… — traçons son portrait
d’un seul trait de plume: figurez-vous don Quichotte à dix-huit ans,
don Quichotte décorcelé, sans haubert et sans cuissards, don
Quichotte revêtu d’un pourpoint de laine dont la couleur bleue
s’était transformée en une nuance insaisissable de lie-de-vin et
d’azur céleste. Visage long et brun; la pommette des joues
saillante, signe d’astuce; les muscles maxillaires énormément
développés, indice infaillible auquel on reconnaît le Gascon, même
sans béret, et notre jeune homme portait un béret orné d’une
espèce de plume; l’œil ouvert et intelligent; le nez crochu, mais
finement dessiné; trop grand pour un adolescent, trop petit pour un
homme fait, et qu’un œil peu exercé eût pris pour un fils de
fermier en voyage, sans sa longue épée qui, pendue à un baudrier
de peau, battait les mollets de son propriétaire quand il était à
pied, et le poil hérissé de sa monture quand il était à cheval.

Car notre jeune homme avait une monture, et
cette monture était même si remarquable, qu’elle fut remarquée:
c’était un bidet du Béarn, âgé de douze ou quatorze ans, jaune de
robe, sans crins à la queue, mais non pas sans javarts aux jambes,
et qui, tout en marchant la tête plus bas que les genoux, ce qui
rendait inutile l’application de la martingale, faisait encore
également ses huit lieues par jour. Malheureusement les qualités de
ce cheval étaient si bien cachées sous son poil étrange et son
allure incongrue, que dans un temps où tout le monde se connaissait
en chevaux, l’apparition du susdit bidet à Meung, où il était
entré il y avait un quart d’heure à peu près par la porte de
Beaugency, produisit une sensation dont la défaveur rejaillit
jusqu’à son cavalier.

Et cette sensation avait été d’autant plus
pénible au jeune d’Artagnan (ainsi s’appelait le don Quichotte de
cette autre Rossinante), qu’il ne se cachait pas le côté ridicule
que lui donnait, si bon cavalier qu’il fût, une pareille monture;
aussi avait-il fort soupiré en acceptant le don que lui en avait
fait M. d’Artagnan père. Il n’ignorait pas qu’une pareille bête
valait au moins vingt livres: il est vrai que les paroles dont le
présent avait été accompagné n’avaient pas de prix.

«Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon
— dans ce pur patois de Béarn dont Henri IV n’avait jamais pu
parvenir à se défaire —, mon fils, ce cheval est né dans la
maison de votre père, il y a tantôt treize ans, et y est resté
depuis ce temps-là, ce qui doit vous porter à l’aimer. Ne le vendez
jamais, laissez-le mourir tranquillement et honorablement de
vieillesse, et si vous faites campagne avec lui, ménagez-le comme
vous ménageriez un vieux serviteur. À la cour, continua M.
d’Artagnan père, si toutefois vous avez l’honneur d’y aller, honneur
auquel, du reste, votre vieille noblesse vous donne des droits,
soutenez dignement votre nom de gentilhomme, qui a été porté
dignement par vos ancêtres depuis plus de cinq cents ans. Pour vous
et pour les vôtres — par les vôtres, j’entends vos parents et vos
amis —, ne supportez jamais rien que de M. le cardinal et du roi.
C’est par son courage, entendez-vous bien, par son courage seul,
qu’un gentilhomme fait son chemin aujourd’hui. Quiconque tremble une
seconde laisse peut-être échapper l’appât que, pendant cette
seconde justement, la fortune lui tendait. Vous êtes jeune, vous
devez être brave par deux raisons: la première, c’est que vous êtes
Gascon, et la seconde, c’est que vous êtes mon fils. Ne craignez pas
les occasions et cherchez les aventures. Je vous ai fait apprendre à
manier l’épée; vous avez un jarret de fer, un poignet d’acier;
battez-vous à tout propos; battez-vous d’autant plus que les duels
sont défendus, et que, par conséquent, il y a deux fois du courage
à se battre. Je n’ai, mon fils, à vous donner que quinze écus, mon
cheval et les conseils que vous venez d’entendre. Votre mère y
ajoutera la recette d’un certain baume qu’elle tient d’une
bohémienne, et qui a une vertu miraculeuse pour guérir toute
blessure qui n’atteint pas le cœur. Faites votre profit du tout, et
vivez heureusement et longtemps. — Je n’ai plus qu’un mot à
ajouter, et c’est un exemple que je vous propose, non pas le mien,
car je n’ai, moi, jamais paru à la cour et n’ai fait que les guerres
de religion en volontaire; je veux parler de M. de Tréville, qui
était mon voisin autrefois, et qui a eu l’honneur de jouer tout
enfant avec notre roi Louis treizième, que Dieu conserve!
Quelquefois leurs jeux dégénéraient en bataille et dans ces
batailles le roi n’était pas toujours le plus fort. Les coups qu’il
en reçut lui donnèrent beaucoup d’estime et d’amitié pour M. de
Tréville. Plus tard, M. de Tréville se battit contre d’autres dans
son premier voyage à Paris, cinq fois; depuis la mort du feu roi
jusqu’à la majorité du jeune sans compter les guerres et les
sièges, sept fois; et depuis cette majorité jusqu’aujourd’hui, cent
fois peut-être! — Aussi, malgré les édits, les ordonnances et
les arrêts, le voilà capitaine des mousquetaires, c’est-à-dire
chef d’une légion de Césars, dont le roi fait un très grand cas,
et que M. le cardinal redoute, lui qui ne redoute pas grand-chose,
comme chacun sait. De plus, M. de Tréville gagne dix mille écus par
an; c’est donc un fort grand seigneur. — Il a commencé comme vous,
allez le voir avec cette lettre, et réglez-vous sur lui, afin de
faire comme lui.»

Sur quoi, M. d’Artagnan père ceignit à son
fils sa propre épée, l’embrassa tendrement sur les deux joues et
lui donna sa bénédiction.

En sortant de la chambre paternelle, le
jeune homme trouva sa mère qui l’attendait avec la fameuse recette
dont les conseils que nous venons de rapporter devaient nécessiter
un assez fréquent emploi. Les adieux furent de ce côté plus longs
et plus tendres qu’ils ne l’avaient été de l’autre, non pas que M.
d’Artagnan n’aimât son fils, qui était sa seule progéniture, mais
M. d’Artagnan était un homme, et il eût regardé comme indigne d’un
homme de se laisser aller à son émotion, tandis que Mme d’Artagnan
était femme et, de plus, était mère. — Elle pleura abondamment,
et, disons-le à la louange de M. d’Artagnan fils, quelques efforts
qu’il tentât pour rester ferme comme le devait être un futur
mousquetaire, la nature l’emporta et il versa force larmes, dont il
parvint à grand-peine à cacher la moitié.

Le même jour le jeune homme se mit en
route, muni des trois présents paternels et qui se composaient,
comme nous l’avons dit, de quinze écus, du cheval et de la lettre
pour M. de Tréville; comme on le pense bien, les conseils avaient
été donnés par-dessus le marché.

Avec un pareil vade-mecum, d’Artagnan
se trouva, au moral comme au physique, une copie exacte du héros de
Cervantes, auquel nous l’avons si heureusement comparé lorsque nos
devoirs d’historien nous ont fait une nécessité de tracer son
portrait. Don Quichotte prenait les moulins à vent pour des géants
et les moutons pour des armées, d’Artagnan prit chaque sourire pour
une insulte et chaque regard pour une provocation. Il en résulta
qu’il eut toujours le poing fermé depuis Tarbes jusqu’à Meung, et
que l’un dans l’autre il porta la main au pommeau de son épée dix
fois par jour; toutefois le poing ne descendit sur aucune mâchoire,
et l’épée ne sortit point de son fourreau. Ce n’est pas que la vue
du malencontreux bidet jaune n’épanouît bien des sourires sur les
visages des passants; mais, comme au-dessus du bidet sonnait une épée
de taille respectable et qu’au-dessus de cette épée brillait un œil
plutôt féroce que fier, les passants réprimaient leur hilarité,
ou, si l’hilarité l’emportait sur la prudence, ils tâchaient au
moins de ne rire que d’un seul côté, comme les masques antiques.
D’Artagnan demeura donc majestueux et intact dans sa susceptibilité
jusqu’à cette malheureuse ville de Meung.

Mais là, comme il descendait de cheval à
la porte du Franc Meunier sans que personne, hôte, garçon ou
palefrenier, fût venu prendre l’étrier au montoir, d’Artagnan avisa
à une fenêtre entrouverte du rez-de-chaussée un gentilhomme de
belle taille et de haute mine, quoique au visage légèrement
renfrogné, lequel causait avec deux personnes qui paraissaient
l’écouter avec déférence. D’Artagnan crut tout naturellement,
selon son habitude, être l’objet de la conversation et écouta.
Cette fois, d’Artagnan ne s’était trompé qu’à moitié: ce n’était
pas de lui qu’il était question, mais de son cheval. Le gentilhomme
paraissait énumérer à ses auditeurs toutes ses qualités, et
comme, ainsi que je l’ai dit, les auditeurs paraissaient avoir une
grande déférence pour le narrateur, ils éclataient de rire à tout
moment. Or, comme un demi-sourire suffisait pour éveiller
l’irascibilité du jeune homme, on comprend quel effet produisit sur
lui tant de bruyante hilarité.

Cependant d’Artagnan voulut d’abord se
rendre compte de la physionomie de l’impertinent qui se moquait de
lui. Il fixa son regard fier sur l’étranger et reconnut un homme de
quarante à quarante-cinq ans, aux yeux noirs et perçants, au teint
pâle, au nez fortement accentué, à la moustache noire et
parfaitement taillée; il était vêtu d’un pourpoint et d’un
haut-de-chausses violet avec des aiguillettes de même couleur, sans
aucun ornement que les crevés habituels par lesquels passait la
chemise. Ce haut- de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs,
paraissaient froissés comme des habits de voyage longtemps renfermés
dans un portemanteau. D’Artagnan fit toutes ces remarques avec la
rapidité de l’observateur le plus minutieux, et sans doute par un
sentiment instinctif qui lui disait que cet inconnu devait avoir une
grande influence sur sa vie à venir.

Or, comme au moment où d’Artagnan fixait
son regard sur le gentilhomme au pourpoint violet, le gentilhomme
faisait à l’endroit du bidet béarnais une de ses plus savantes et
de ses plus profondes démonstrations, ses deux auditeurs éclatèrent
de rire, et lui-même laissa visiblement, contre son habitude, errer,
si l’on peut parler ainsi, un pâle sourire sur son visage. Cette
fois, il n’y avait plus de doute, d’Artagnan était réellement
insulté. Aussi, plein de cette conviction, enfonça-t-il son béret
sur ses yeux, et, tâchant de copier quelques-uns des airs de cour
qu’il avait surpris en Gascogne chez des seigneurs en voyage, il
s’avança, une main sur la garde de son épée et l’autre appuyée
sur la hanche. Malheureusement, au fur et à mesure qu’il avançait,
la colère l’aveuglant de plus en plus, au lieu du discours digne et
hautain qu’il avait préparé pour formuler sa provocation, il ne
trouva plus au bout de sa langue qu’une personnalité grossière
qu’il accompagna d’un geste furieux.

«Eh! Monsieur, s’écria-t-il, monsieur, qui
vous cachez derrière ce volet! oui, vous, dites-moi donc un peu de
quoi vous riez, et nous rirons ensemble.»

Le gentilhomme ramena lentement les yeux de
la monture au cavalier, comme s’il lui eût fallu un certain temps
pour comprendre que c’était à lui que s’adressaient de si étranges
reproches; puis, lorsqu’il ne put plus conserver aucun doute, ses
sourcils se froncèrent légèrement, et après une assez longue
pause, avec un accent d’ironie et d’insolence impossible à décrire,
il répondit à d’Artagnan:

«Je ne vous parle pas, monsieur.

— Mais je vous parle, moi!» s’écria le
jeune homme exaspéré de ce mélange d’insolence et de bonnes
manières, de convenances et de dédains.

L’inconnu le regarda encore un instant avec
son léger sourire, et, se retirant de la fenêtre, sortit lentement
de l’hôtellerie pour venir à deux pas de d’Artagnan se planter en
face du cheval. Sa contenance tranquille et sa physionomie railleuse
avaient redoublé l’hilarité de ceux avec lesquels il causait et
qui, eux, étaient restés à la fenêtre.

D’Artagnan, le voyant arriver, tira son épée
d’un pied hors du fourreau.

«Ce cheval est décidément ou plutôt a
été dans sa jeunesse bouton d’or, reprit l’inconnu continuant les
investigations commencées et s’adressant à ses auditeurs de la
fenêtre, sans paraître aucunement remarquer l’exaspération de
d’Artagnan, qui cependant se redressait entre lui et eux. C’est une
couleur fort connue en botanique, mais jusqu’à présent fort rare
chez les chevaux.

— Tel rit du cheval qui n’oserait pas rire
du maître! s’écria l’émule de Tréville, furieux.

— Je ne ris pas souvent, monsieur, reprit
l’inconnu, ainsi que vous pouvez le voir vous-même à l’air de mon
visage; mais je tiens cependant à conserver le privilège de rire
quand il me plaît.

— Et moi, s’écria d’Artagnan, je ne veux
pas qu’on rie quand il me déplaît!

— En vérité, monsieur? continua
l’inconnu plus calme que jamais, eh bien, c’est parfaitement juste.»
Et tournant sur ses talons, il s’apprêta à rentrer dans
l’hôtellerie par la grande porte, sous laquelle d’Artagnan en
arrivant avait remarqué un cheval tout sellé.

Mais d’Artagnan n’était pas de caractère à
lâcher ainsi un homme qui avait eu l’insolence de se moquer de lui.
Il tira son épée entièrement du fourreau et se mit à sa poursuite
en criant:

«Tournez, tournez donc, monsieur le
railleur, que je ne vous frappe point par-derrière.

— Me frapper, moi! dit l’autre en pivotant
sur ses talons et en regardant le jeune homme avec autant
d’étonnement que de mépris. Allons, allons donc, mon cher, vous
êtes fou!»

Puis, à demi-voix, et comme s’il se fût
parlé à lui-même:

«C’est fâcheux, continua-t-il, quelle
trouvaille pour Sa Majesté, qui cherche des braves de tous côtés
pour recruter ses mousquetaires!»

Il achevait à peine, que d’Artagnan lui
allongea un si furieux coup de pointe, que, s’il n’eût fait vivement
un bond en arrière, il est probable qu’il eût plaisanté pour la
dernière fois. L’inconnu vit alors que la chose passait la
raillerie, tira son épée, salua son adversaire et se mit gravement
en garde. Mais au même moment ses deux auditeurs, accompagnés de
l’hôte, tombèrent sur d’Artagnan à grands coups de bâtons, de
pelles et de pincettes. Cela fit une diversion si rapide et si
complète à l’attaque, que l’adversaire de d’Artagnan, pendant que
celui-ci se retournait pour faire face à cette grêle de coups,
rengainait avec la même précision, et, d’acteur qu’il avait manqué
d’être, redevenait spectateur du combat, rôle dont il s’acquitta
avec son impassibilité ordinaire, tout en marmottant néanmoins:

«La peste soit des Gascons! Remettez-le sur
son cheval orange, et qu’il s’en aille!

— Pas avant de t’avoir tué, lâche!»
criait d’Artagnan tout en faisant face du mieux qu’il pouvait et sans
reculer d’un pas à ses trois ennemis, qui le moulaient de coups.

«Encore une gasconnade, murmura le
gentilhomme. Sur mon honneur, ces Gascons sont incorrigibles!
Continuez donc la danse, puisqu’il le veut absolument. Quand il sera
las, il dira qu’il en a assez.»

Mais l’inconnu ne savait pas encore à quel
genre d’entêté il avait affaire; d’Artagnan n’était pas homme à
jamais demander merci. Le combat continua donc quelques secondes
encore; enfin d’Artagnan, épuisé, laissa échapper son épée qu’un
coup de bâton brisa en deux morceaux. Un autre coup, qui lui entama
le front, le renversa presque en même temps tout sanglant et presque
évanoui.

C’est à ce moment que de tous côtés on
accourut sur le lieu de la scène. L’hôte, craignant du scandale,
emporta, avec l’aide de ses garçons, le blessé dans la cuisine où
quelques soins lui furent accordés.

Quant au gentilhomme, il était revenu
prendre sa place à la fenêtre et regardait avec une certaine
impatience toute cette foule, qui semblait en demeurant là lui
causer une vive contrariété.

«Eh bien, comment va cet enragé? reprit-il
en se retournant au bruit de la porte qui s’ouvrit et en s’adressant
à l’hôte qui venait s’informer de sa santé.

— Votre Excellence est saine et sauve?
demanda l’hôte.

— Oui, parfaitement saine et sauve, mon
cher hôtelier, et c’est moi qui vous demande ce qu’est devenu notre
jeune homme.

— Il va mieux, dit l’hôte: il s’est
évanoui tout à fait.

— Vraiment? fit le gentilhomme.

— Mais avant de s’évanouir il a rassemblé
toutes ses forces pour vous appeler et vous défier en vous appelant.

— Mais c’est donc le diable en personne
que ce gaillard-là! s’écria l’inconnu.

— Oh! non, Votre Excellence, ce n’est pas
le diable, reprit l’hôte avec une grimace de mépris, car pendant
son évanouissement nous l’avons fouillé, et il n’a dans son paquet
qu’une chemise et dans sa bourse que onze écus, ce qui ne l’a pas
empêché de dire en s’évanouissant que si pareille chose était
arrivée à Paris, vous vous en repentiriez tout de suite, tandis
qu’ici vous ne vous en repentirez que plus tard.

— Alors, dit froidement l’inconnu, c’est
quelque prince du sang déguisé.

— Je vous dis cela, mon gentilhomme,
reprit l’hôte, afin que vous vous teniez sur vos gardes.

— Et il n’a nommé personne dans sa
colère?

— Si fait, il frappait sur sa poche, et il
disait: «Nous verrons ce que M. de Tréville pensera de cette
insulte faite à son protégé.

— M. de Tréville? dit l’inconnu en
devenant attentif; il frappait sur sa poche en prononçant le nom de
M. de Tréville?… Voyons, mon cher hôte, pendant que votre jeune
homme était évanoui, vous n’avez pas été, j’en suis bien sûr,
sans regarder aussi cette poche-là. Qu’y avait-il?

— Une lettre adressée à M. de Tréville,
capitaine des mousquetaires.

— En vérité!

— C’est comme j’ai l’honneur de vous le
dire, Excellence.»

L’hôte, qui n’était pas doué d’une grande
perspicacité, ne remarqua point l’expression que ses paroles avaient
donnée à la physionomie de l’inconnu. Celui-ci quitta le rebord de
la croisée sur lequel il était toujours resté appuyé du bout du
coude, et fronça le sourcil en homme inquiet.

«Diable! murmura-t-il entre ses dents,
Tréville m’aurait-il envoyé ce Gascon? il est bien jeune! Mais un
coup d’épée est un coup d’épée, quel que soit l’âge de celui qui
le donne, et l’on se défie moins d’un enfant que de tout autre; il
suffit parfois d’un faible obstacle pour contrarier un grand
dessein.»

Et l’inconnu tomba dans une réflexion qui
dura quelques minutes.

«Voyons, l’hôte, dit-il, est-ce que vous
ne me débarrasserez pas de ce frénétique? En conscience, je ne
puis le tuer, et cependant, ajouta-t-il avec une expression
froidement menaçante, cependant il me gêne. Où est-il?

— Dans la chambre de ma femme, où on le
panse, au premier étage.

— Ses hardes et son sac sont avec lui? il
n’a pas quitté son pourpoint?

— Tout cela, au contraire, est en bas dans
la cuisine. Mais puisqu’il vous gêne, ce jeune fou…

— Sans doute. Il cause dans votre
hôtellerie un scandale auquel d’honnêtes gens ne sauraient
résister. Montez chez vous, faites mon compte et avertissez mon
laquais.

— Quoi! Monsieur nous quitte déjà?

— Vous le savez bien, puisque je vous
avais donné l’ordre de seller mon cheval. Ne m’a-t-on point obéi?

— Si fait, et comme Votre Excellence a pu
le voir, son cheval est sous la grande porte, tout appareillé pour
partir.

— C’est bien, faites ce que je vous ai dit
alors.»

«Ouais! se dit l’hôte, aurait-il peur du
petit garçon?»

Mais un coup d’œil impératif de l’inconnu
vint l’arrêter court.
Il salua humblement et sortit.

«Il ne faut pas que Milady soit aperçue de
ce drôle, continua l’étranger: elle ne doit pas tarder à passer:
déjà même elle est en retard. Décidément, mieux vaut que je
monte à cheval et que j’aille au-devant d’elle… Si seulement je
pouvais savoir ce que contient cette lettre adressée à Tréville!»

Et l’inconnu, tout en marmottant, se dirigea
vers la cuisine.

Pendant ce temps, l’hôte, qui ne doutait
pas que ce ne fût la présence du jeune garçon qui chassât
l’inconnu de son hôtellerie, était remonté chez sa femme et avait
trouvé d’Artagnan maître enfin de ses esprits. Alors, tout en lui
faisant comprendre que la police pourrait bien lui faire un mauvais
parti pour avoir été chercher querelle à un grand seigneur —
car, à l’avis de l’hôte, l’inconnu ne pouvait être qu’un grand
seigneur —, il le détermina, malgré sa faiblesse, à se lever et
à continuer son chemin. D’Artagnan à moitié abasourdi, sans
pourpoint et la tête tout emmaillotée de linges, se leva donc et,
poussé par l’hôte, commença de descendre; mais, en arrivant à la
cuisine, la première chose qu’il aperçut fut son provocateur qui
causait tranquillement au marchepied d’un lourd carrosse attelé de
deux gros chevaux normands.

Son interlocutrice, dont la tête
apparaissait encadrée par la portière, était une femme de vingt à
vingt-deux ans. Nous avons déjà dit avec quelle rapidité
d’investigation d’Artagnan embrassait toute une physionomie; il vit
donc du premier coup d’œil que la femme était jeune et belle. Or
cette beauté le frappa d’autant plus qu’elle était parfaitement
étrangère aux pays méridionaux que jusque-là d’Artagnan avait
habités. C’était une pâle et blonde personne, aux longs cheveux
bouclés tombant sur ses épaules, aux grands yeux bleus
languissants, aux lèvres rosées et aux mains d’albâtre. Elle
causait très vivement avec l’inconnu.

«Ainsi, Son Éminence m’ordonne…, disait
la dame.

— De retourner à l’instant même en
Angleterre, et de la prévenir directement si le duc quittait
Londres.

— Et quant à mes autres instructions?
demanda la belle voyageuse.

— Elles sont renfermées dans cette boîte,
que vous n’ouvrirez que de l’autre côté de la Manche.

— Très bien; et vous, que faites-vous?

— Moi, je retourne à Paris.

— Sans châtier cet insolent petit
garçon?» demanda la dame.

L’inconnu allait répondre: mais, au moment
où il ouvrait la bouche, d’Artagnan, qui avait tout entendu,
s’élança sur le seuil de la porte.

«C’est cet insolent petit garçon qui
châtie les autres, s’écria-t- il, et j’espère bien que cette
fois-ci celui qu’il doit châtier ne lui échappera pas comme la
première.

— Ne lui échappera pas? reprit l’inconnu
en fronçant le sourcil.

— Non, devant une femme, vous n’oseriez
pas fuir, je présume.

— Songez, s’écria Milady en voyant le
gentilhomme porter la main à son épée, songez que le moindre
retard peut tout perdre.

— Vous avez raison, s’écria le
gentilhomme; partez donc de votre côté, moi, je pars du mien.»

Et, saluant la dame d’un signe de tête, il
s’élança sur son cheval, tandis que le cocher du carrosse fouettait
vigoureusement son attelage. Les deux interlocuteurs partirent donc
au galop, s’éloignant chacun par un côté opposé de la rue.

«Eh! votre dépense», vociféra l’hôte,
dont l’affection pour son voyageur se changeait en un profond dédain
en voyant qu’il s’éloignait sans solder ses comptes.

«Paie, maroufle», s’écria le voyageur
toujours galopant à son laquais, lequel jeta aux pieds de l’hôte
deux ou trois pièces d’argent et se mit à galoper après son
maître.

«Ah! lâche, ah! misérable, ah! faux
gentilhomme!» cria d’Artagnan s’élançant à son tour après le
laquais.

Mais le blessé était trop faible encore
pour supporter une pareille secousse. À peine eut-il fait dix pas,
que ses oreilles tintèrent, qu’un éblouissement le prit, qu’un
nuage de sang passa sur ses yeux et qu’il tomba au milieu de la rue,
en criant encore:

«Lâche! lâche! lâche!

— Il est en effet bien lâche», murmura
l’hôte en s’approchant de d’Artagnan, et essayant par cette
flatterie de se raccommoder avec le pauvre garçon, comme le héron
de la fable avec son limaçon du soir.

«Oui, bien lâche, murmura d’Artagnan; mais
elle, bien belle!

— Qui, elle? demanda l’hôte.

— Milady», balbutia d’Artagnan.

Et il s’évanouit une seconde fois.

«C’est égal, dit l’hôte, j’en perds deux,
mais il me reste celui- là, que je suis sûr de conserver au moins
quelques jours. C’est toujours onze écus de gagnés.»

On sait que onze écus faisaient juste la
somme qui restait dans la bourse de d’Artagnan.

L’hôte avait compté sur onze jours de
maladie à un écu par jour; mais il avait compté sans son voyageur.
Le lendemain, dès cinq heures du matin, d’Artagnan se leva,
descendit lui-même à la cuisine, demanda, outre quelques autres
ingrédients dont la liste n’est pas parvenue jusqu’à nous, du vin,
de l’huile, du romarin, et, la recette de sa mère à la main, se
composa un baume dont il oignit ses nombreuses blessures, renouvelant
ses compresses lui- même et ne voulant admettre l’adjonction d’aucun
médecin. Grâce sans doute à l’efficacité du baume de Bohême, et
peut-être aussi grâce à l’absence de tout docteur, d’Artagnan se
trouva sur pied dès le soir même, et à peu près guéri le
lendemain.

Mais, au moment de payer ce romarin, cette
huile et ce vin, seule dépense du maître qui avait gardé une diète
absolue, tandis qu’au contraire le cheval jaune, au dire de
l’hôtelier du moins, avait mangé trois fois plus qu’on n’eût
raisonnablement pu le supposer pour sa taille, d’Artagnan ne trouva
dans sa poche que sa petite bourse de velours râpé ainsi que les
onze écus qu’elle contenait; mais quant à la lettre adressée à M.
de Tréville, elle avait disparu.

Le jeune homme commença par chercher cette
lettre avec une grande patience, tournant et retournant vingt fois
ses poches et ses goussets, fouillant et refouillant dans son sac,
ouvrant et refermant sa bourse; mais lorsqu’il eut acquis la
conviction que la lettre était introuvable, il entra dans un
troisième accès de rage, qui faillit lui occasionner une nouvelle
consommation de vin et d’huile aromatisés: car, en voyant cette
jeune mauvaise tête s’échauffer et menacer de tout casser dans
l’établissement si l’on ne retrouvait pas sa lettre, l’hôte s’était
déjà saisi d’un épieu, sa femme d’un manche à balai, et ses
garçons des mêmes bâtons qui avaient servi la surveille.

«Ma lettre de recommandation! s’écria
d’Artagnan, ma lettre de recommandation, sangdieu! ou je vous
embroche tous comme des ortolans!»

Malheureusement une circonstance s’opposait
à ce que le jeune homme accomplît sa menace: c’est que, comme nous
l’avons dit, son épée avait été, dans sa première lutte, brisée
en deux morceaux, ce qu’il avait parfaitement oublié. Il en résulta
que, lorsque d’Artagnan voulut en effet dégainer, il se trouva
purement et simplement armé d’un tronçon d’épée de huit ou dix
pouces à peu près, que l’hôte avait soigneusement renfoncé dans
le fourreau. Quant au reste de la lame, le chef l’avait adroitement
détourné pour s’en faire une lardoire.

Cependant cette déception n’eût
probablement pas arrêté notre fougueux jeune homme, si l’hôte
n’avait réfléchi que la réclamation que lui adressait son voyageur
était parfaitement juste.

«Mais, au fait, dit-il en abaissant son
épieu, où est cette lettre?

— Oui, où est cette lettre? cria
d’Artagnan. D’abord, je vous en préviens, cette lettre est pour M.
de Tréville, et il faut qu’elle se retrouve; ou si elle ne se
retrouve pas, il saura bien la faire retrouver, lui!»

Cette menace acheva d’intimider l’hôte.
Après le roi et M. le cardinal, M. de Tréville était l’homme dont
le nom peut-être était le plus souvent répété par les militaires
et même par les bourgeois. Il y avait bien le père Joseph, c’est
vrai; mais son nom à lui n’était jamais prononcé que tout bas,
tant était grande la terreur qu’inspirait l’Éminence grise, comme
on appelait le familier du cardinal.

Aussi, jetant son épieu loin de lui, et
ordonnant à sa femme d’en faire autant de son manche à balai et à
ses valets de leurs bâtons, il donna le premier l’exemple en se
mettant lui-même à la recherche de la lettre perdue.

«Est-ce que cette lettre renfermait quelque
chose de précieux? demanda l’hôte au bout d’un instant
d’investigations inutiles.

— Sandis! je le crois bien! s’écria le
Gascon qui comptait sur cette lettre pour faire son chemin à la
cour; elle contenait ma fortune.

— Des bons sur l’épargne? demanda l’hôte
inquiet.

— Des bons sur la trésorerie particulière
de Sa Majesté», répondit d’Artagnan, qui, comptant entrer au
service du roi grâce à cette recommandation, croyait pouvoir faire
sans mentir cette réponse quelque peu hasardée.

«Diable! fit l’hôte tout à fait
désespéré.

— Mais il n’importe, continua d’Artagnan
avec l’aplomb national, il n’importe, et l’argent n’est rien: —
cette lettre était tout. J’eusse mieux aimé perdre mille pistoles
que de la perdre.»

Il ne risquait pas davantage à dire vingt
mille, mais une certaine pudeur juvénile le retint.

Un trait de lumière frappa tout à coup
l’esprit de l’hôte qui se donnait au diable en ne trouvant rien.

«Cette lettre n’est point perdue,
s’écria-t-il.

— Ah! fit d’Artagnan.

— Non; elle vous a été prise.

— Prise! et par qui?

— Par le gentilhomme d’hier. Il est
descendu à la cuisine, où était votre pourpoint. Il y est resté
seul. Je gagerais que c’est lui qui l’a volée.

— Vous croyez?» répondit d’Artagnan peu
convaincu; car il savait mieux que personne l’importance toute
personnelle de cette lettre, et n’y voyait rien qui pût tenter la
cupidité. Le fait est qu’aucun des valets, aucun des voyageurs
présents n’eût rien gagné à posséder ce papier.

«Vous dites donc, reprit d’Artagnan, que
vous soupçonnez cet impertinent gentilhomme.

— Je vous dis que j’en suis sûr, continua
l’hôte; lorsque je lui ai annoncé que Votre Seigneurie était le
protégé de M. de Tréville, et que vous aviez même une lettre pour
cet illustre gentilhomme, il a paru fort inquiet, m’a demandé où
était cette lettre, et est descendu immédiatement à la cuisine où
il savait qu’était votre pourpoint.

— Alors c’est mon voleur, répondit
d’Artagnan; je m’en plaindrai à M. de Tréville, et M. de Tréville
s’en plaindra au roi.» Puis il tira majestueusement deux écus de sa
poche, les donna à l’hôte, qui l’accompagna, le chapeau à la main,
jusqu’à la porte, remonta sur son cheval jaune, qui le conduisit
sans autre incident jusqu’à la porte Saint-Antoine à Paris, où son
propriétaire le vendit trois écus, ce qui était fort bien payé,
attendu que d’Artagnan l’avait fort surmené pendant la dernière
étape. Aussi le maquignon auquel d’Artagnan le céda moyennant les
neuf livres susdites ne cacha-t-il point au jeune homme qu’il n’en
donnait cette somme exorbitante qu’à cause de l’originalité de sa
couleur.

D’Artagnan entra donc dans Paris à pied,
portant son petit paquet sous son bras, et marcha tant qu’il trouvât
à louer une chambre qui convînt à l’exiguïté de ses ressources.
Cette chambre fut une espèce de mansarde, sise rue des Fossoyeurs,
près du Luxembourg.

Aussitôt le denier à Dieu donné,
d’Artagnan prit possession de son logement, passa le reste de la
journée à coudre à son pourpoint et à ses chausses des
passementeries que sa mère avait détachées d’un pourpoint presque
neuf de M. d’Artagnan père, et qu’elle lui avait données en
cachette; puis il alla quai de la Ferraille, faire remettre une lame
à son épée; puis il revint au Louvre s’informer, au premier
mousquetaire qu’il rencontra, de la situation de l’hôtel de M. de
Tréville, lequel était situé rue du Vieux- Colombier, c’est-à-dire
justement dans le voisinage de la chambre arrêtée par d’Artagnan:
circonstance qui lui parut d’un heureux augure pour le succès de son
voyage.

Après quoi, content de la façon dont il
s’était conduit à Meung, sans remords dans le passé, confiant dans
le présent et plein d’espérance dans l’avenir, il se coucha et
s’endormit du sommeil du brave.

Ce sommeil, tout provincial encore, le
conduisit jusqu’à neuf heures du matin, heure à laquelle il se leva
pour se rendre chez ce fameux M. de Tréville, le troisième
personnage du royaume d’après l’estimation paternelle.

CHAPITRE II L’ANTICHAMBRE
DE M. DE TRÉVILLE

M. de Troisvilles, comme s’appelait encore
sa famille en Gascogne, ou M. de Tréville, comme il avait fini par
s’appeler lui-même à Paris, avait réellement commencé comme
d’Artagnan, c’est-à-dire sans un sou vaillant, mais avec ce fonds
d’audace, d’esprit et d’entendement qui fait que le plus pauvre
gentillâtre gascon reçoit souvent plus en ses espérances de
l’héritage paternel que le plus riche gentilhomme périgourdin ou
berrichon ne reçoit en réalité. Sa bravoure insolente, son bonheur
plus insolent encore dans un temps où les coups pleuvaient comme
grêle, l’avaient hissé au sommet de cette échelle difficile qu’on
appelle la faveur de cour, et dont il avait escaladé quatre à
quatre les échelons.

Il était l’ami du roi, lequel honorait
fort, comme chacun sait, la mémoire de son père Henri IV. Le père
de M. de Tréville l’avait si fidèlement servi dans ses guerres
contre la Ligue, qu’à défaut d’argent comptant — chose qui toute
la vie manqua au Béarnais, lequel paya constamment ses dettes avec
la seule chose qu’il n’eût jamais besoin d’emprunter, c’est-à-dire
avec de l’esprit —, qu’à défaut d’argent comptant, disons-nous,
il l’avait autorisé, après la reddition de Paris, à prendre pour
armes un lion d’or passant sur gueules avec cette devise: Fidelis
et fortis
. C’était beaucoup pour l’honneur, mais c’était
médiocre pour le bien-être. Aussi, quand l’illustre compagnon du
grand Henri mourut, il laissa pour seul héritage à monsieur son
fils son épée et sa devise. Grâce à ce double don et au nom sans
tache qui l’accompagnait, M. de Tréville fut admis dans la maison du
jeune prince, où il servit si bien de son épée et fut si fidèle à
sa devise, que Louis XIII, une des bonnes lames du royaume, avait
l’habitude de dire que, s’il avait un ami qui se battît, il lui
donnerait le conseil de prendre pour second, lui d’abord, et Tréville
après, et peut-être même avant lui.

Aussi Louis XIII avait-il un attachement
réel pour Tréville, attachement royal, attachement égoïste, c’est
vrai, mais qui n’en était pas moins un attachement. C’est que, dans
ces temps malheureux, on cherchait fort à s’entourer d’hommes de la
trempe de Tréville. Beaucoup pouvaient prendre pour devise
l’épithète de fort, qui faisait la seconde partie de son exergue;
mais peu de gentilshommes pouvaient réclamer l’épithète de fidèle,
qui en formait la première. Tréville était un de ces derniers;
c’était une de ces rares organisations, à l’intelligence obéissante
comme celle du dogue, à la valeur aveugle, à l’œil rapide, à la
main prompte, à qui l’œil n’avait été donné que pour voir si le
roi était mécontent de quelqu’un et la main que pour frapper ce
déplaisant quelqu’un, un Besme, un Maurevers, un Poltrot de Méré,
un Vitry. Enfin à Tréville, il n’avait manqué jusque-là que
l’occasion; mais il la guettait, et il se promettait bien de la
saisir par ses trois cheveux si jamais elle passait à la portée de
sa main. Aussi Louis XIII fit-il de Tréville le capitaine de ses
mousquetaires, lesquels étaient à Louis XIII, pour le dévouement
ou plutôt pour le fanatisme, ce que ses ordinaires étaient à Henri
III et ce que sa garde écossaise était à Louis XI.

De son côté, et sous ce rapport, le
cardinal n’était pas en reste avec le roi. Quand il avait vu la
formidable élite dont Louis XIII s’entourait, ce second ou plutôt
ce premier roi de France avait voulu, lui aussi, avoir sa garde. Il
eut donc ses mousquetaires comme Louis XIII avait les siens et l’on
voyait ces deux puissances rivales trier pour leur service, dans
toutes les provinces de France et même dans tous les États
étrangers, les hommes célèbres pour les grands coups d’épée.
Aussi Richelieu et Louis XIII se disputaient souvent, en faisant leur
partie d’échecs, le soir, au sujet du mérite de leurs serviteurs.
Chacun vantait la tenue et le courage des siens, et tout en se
prononçant tout haut contre les duels et contre les rixes, ils les
excitaient tout bas à en venir aux mains, et concevaient un
véritable chagrin ou une joie immodérée de la défaite ou de la
victoire des leurs. Ainsi, du moins, le disent les mémoires d’un
homme qui fut dans quelques-unes de ces défaites et dans beaucoup de
ces victoires.

Tréville avait pris le côté faible de son
maître, et c’est à cette adresse qu’il devait la longue et
constante faveur d’un roi qui n’a pas laissé la réputation d’avoir
été très fidèle à ses amitiés. Il faisait parader ses
mousquetaires devant le cardinal Armand Duplessis avec un air
narquois qui hérissait de colère la moustache grise de Son
Éminence. Tréville entendait admirablement bien la guerre de cette
époque, où, quand on ne vivait pas aux dépens de l’ennemi, on
vivait aux dépens de ses compatriotes: ses soldats formaient une
légion de diables à quatre, indisciplinée pour tout autre que pour
lui.

Débraillés, avinés, écorchés, les
mousquetaires du roi, ou plutôt ceux de M. de Tréville,
s’épandaient dans les cabarets, dans les promenades, dans les jeux
publics, criant fort et retroussant leurs moustaches, faisant sonner
leurs épées, heurtant avec volupté les gardes de M. le cardinal
quand ils les rencontraient; puis dégainant en pleine rue, avec
mille plaisanteries; tués quelquefois, mais sûrs en ce cas d’être
pleurés et vengés; tuant souvent, et sûrs alors de ne pas moisir
en prison, M. de Tréville étant là pour les réclamer. Aussi M. de
Tréville était-il loué sur tous les tons, chanté sur toutes les
gammes par ces hommes qui l’adoraient, et qui, tout gens de sac et de
corde qu’ils étaient, tremblaient devant lui comme des écoliers
devant leur maître, obéissant au moindre mot, et prêts à se faire
tuer pour laver le moindre reproche.

M. de Tréville avait usé de ce levier
puissant, pour le roi d’abord et les amis du roi, — puis pour
lui-même et pour ses amis. Au reste, dans aucun des mémoires de ce
temps, qui a laissé tant de mémoires, on ne voit que ce digne
gentilhomme ait été accusé, même par ses ennemis — et il en
avait autant parmi les gens de plume que chez les gens d’épée —,
nulle part on ne voit, disons-nous, que ce digne gentilhomme ait été
accusé de se faire payer la coopération de ses séides. Avec un
rare génie d’intrigue, qui le rendait l’égal des plus forts
intrigants, il était resté honnête homme. Bien plus, en dépit des
grandes estocades qui déhanchent et des exercices pénibles qui
fatiguent, il était devenu un des plus galants coureurs de ruelles,
un des plus fins damerets, un des plus alambiqués diseurs de Phébus
de son époque; on parlait des bonnes fortunes de Tréville comme on
avait parlé vingt ans auparavant de celles de Bassompierre — et ce
n’était pas peu dire. Le capitaine des mousquetaires était donc
admiré, craint et aimé, ce qui constitue l’apogée des fortunes
humaines.

Louis XIV absorba tous les petits astres de
sa cour dans son vaste rayonnement; mais son père, soleil pluribus
impar
, laissa sa splendeur personnelle à chacun de ses favoris,
sa valeur individuelle à chacun de ses courtisans. Outre le lever du
roi et celui du cardinal, on comptait alors à Paris plus de deux
cents petits levers, un peu recherchés. Parmi les deux cents petits
levers celui de Tréville était un des plus courus.

La cour de son hôtel, situé rue du
Vieux-Colombier, ressemblait à un camp, et cela dès six heures du
matin en été et dès huit heures en hiver. Cinquante à soixante
mousquetaires, qui semblaient s’y relayer pour présenter un nombre
toujours imposant, s’y promenaient sans cesse, armés en guerre et
prêts à tout. Le long d’un de ses grands escaliers sur
l’emplacement desquels notre civilisation bâtirait une maison tout
entière, montaient et descendaient les solliciteurs de Paris qui
couraient après une faveur quelconque, les gentilshommes de province
avides d’être enrôlés, et les laquais chamarrés de toutes
couleurs, qui venaient apporter à M. de Tréville les messages de
leurs maîtres. Dans l’antichambre, sur de longues banquettes
circulaires, reposaient les élus, c’est-à-dire ceux qui étaient
convoqués. Un bourdonnement durait là depuis le matin jusqu’au
soir, tandis que M. de Tréville, dans son cabinet contigu à cette
antichambre, recevait les visites, écoutait les plaintes, donnait
ses ordres et, comme le roi à son balcon du Louvre, n’avait qu’à se
mettre à sa fenêtre pour passer la revue des hommes et des armes.

Le jour où d’Artagnan se présenta,
l’assemblée était imposante, surtout pour un provincial arrivant de
sa province: il est vrai que ce provincial était Gascon, et que
surtout à cette époque les compatriotes de d’Artagnan avaient la
réputation de ne point facilement se laisser intimider. En effet,
une fois qu’on avait franchi la porte massive, chevillée de longs
clous à tête quadrangulaire, on tombait au milieu d’une troupe de
gens d’épée qui se croisaient dans la cour, s’interpellant, se
querellant et jouant entre eux. Pour se frayer un passage au milieu
de toutes ces vagues tourbillonnantes, il eût fallu être officier,
grand seigneur ou jolie femme.

Ce fut donc au milieu de cette cohue et de
ce désordre que notre jeune homme s’avança, le cœur palpitant,
rangeant sa longue rapière le long de ses jambes maigres, et tenant
une main au rebord de son feutre avec ce demi-sourire du provincial
embarrassé qui veut faire bonne contenance. Avait-il dépassé un
groupe, alors il respirait plus librement, mais il comprenait qu’on
se retournait pour le regarder, et pour la première fois de sa vie,
d’Artagnan, qui jusqu’à ce jour avait une assez bonne opinion de
lui-même, se trouva ridicule.

Arrivé à l’escalier, ce fut pis encore: il
y avait sur les premières marches quatre mousquetaires qui se
divertissaient à l’exercice suivant, tandis que dix ou douze de
leurs camarades attendaient sur le palier que leur tour vînt de
prendre place à la partie.

Un d’eux, placé sur le degré supérieur,
l’épée nue à la main, empêchait ou du moins s’efforçait
d’empêcher les trois autres de monter.

Ces trois autres s’escrimaient contre lui de
leurs épées fort agiles. D’Artagnan prit d’abord ces fers pour des
fleurets d’escrime, il les crut boutonnés: mais il reconnut bientôt
à certaines égratignures que chaque arme, au contraire, était
affilée et aiguisée à souhait, et à chacune de ces égratignures,
non seulement les spectateurs, mais encore les acteurs riaient comme
des fous.

Celui qui occupait le degré en ce moment
tenait merveilleusement ses adversaires en respect. On faisait cercle
autour d’eux: la condition portait qu’à chaque coup le touché
quitterait la partie, en perdant son tour d’audience au profit du
toucheur. En cinq minutes trois furent effleurés, l’un au poignet,
l’autre au menton, l’autre à l’oreille par le défenseur du degré,
qui lui- même ne fut pas atteint: adresse qui lui valut, selon les
conventions arrêtées, trois tours de faveur.

Si difficile non pas qu’il fût, mais qu’il
voulût être à étonner, ce passe-temps étonna notre jeune
voyageur; il avait vu dans sa province, cette terre où s’échauffent
cependant si promptement les têtes, un peu plus de préliminaires
aux duels, et la gasconnade de ces quatre joueurs lui parut la plus
forte de toutes celles qu’il avait ouïes jusqu’alors, même en
Gascogne. Il se crut transporté dans ce fameux pays des géants où
Gulliver alla depuis et eut si grand-peur; et cependant il n’était
pas au bout: restaient le palier et l’antichambre.

Sur le palier on ne se battait plus, on
racontait des histoires de femmes, et dans l’antichambre des
histoires de cour. Sur le palier, d’Artagnan rougit; dans
l’antichambre, il frissonna. Son imagination éveillée et vagabonde,
qui en Gascogne le rendait redoutable aux jeunes femmes de chambre et
même quelquefois aux jeunes maîtresses, n’avait jamais rêvé, même
dans ces moments de délire, la moitié de ces merveilles amoureuses
et le quart de ces prouesses galantes, rehaussées des noms les plus
connus et des détails les moins voilés. Mais si son amour pour les
bonnes mœurs fut choqué sur le palier, son respect pour le cardinal
fut scandalisé dans l’antichambre. Là, à son grand étonnement,
d’Artagnan entendait critiquer tout haut la politique qui faisait
trembler l’Europe, et la vie privée du cardinal, que tant de hauts
et puissants seigneurs avaient été punis d’avoir tenté
d’approfondir: ce grand homme, révéré par M. d’Artagnan père,
servait de risée aux mousquetaires de M. de Tréville, qui
raillaient ses jambes cagneuses et son dos voûté; quelques-uns
chantaient des Noëls sur Mme d’Aiguillon, sa maîtresse, et Mme de
Combalet, sa nièce, tandis que les autres liaient des parties contre
les pages et les gardes du cardinal-duc, toutes choses qui
paraissaient à d’Artagnan de monstrueuses impossibilités.

Cependant, quand le nom du roi intervenait
parfois tout à coup à l’improviste au milieu de tous ces quolibets
cardinalesques, une espèce de bâillon calfeutrait pour un moment
toutes ces bouches moqueuses; on regardait avec hésitation autour de
soi, et l’on semblait craindre l’indiscrétion de la cloison du
cabinet de M. de Tréville; mais bientôt une allusion ramenait la
conversation sur Son Éminence, et alors les éclats reprenaient de
plus belle, et la lumière n’était ménagée sur aucune de ses
actions.

«Certes, voilà des gens qui vont être
embastillés et pendus, pensa d’Artagnan avec terreur, et moi sans
aucun doute avec eux, car du moment où je les ai écoutés et
entendus, je serai tenu pour leur complice. Que dirait monsieur mon
père, qui m’a si fort recommandé le respect du cardinal, s’il me
savait dans la société de pareils païens?»

Aussi comme on s’en doute sans que je le
dise, d’Artagnan n’osait se livrer à la conversation; seulement il
regardait de tous ses yeux, écoutant de toutes ses oreilles, tendant
avidement ses cinq sens pour ne rien perdre, et malgré sa confiance
dans les recommandations paternelles, il se sentait porté par ses
goûts et entraîné par ses instincts à louer plutôt qu’à blâmer
les choses inouïes qui se passaient là.

Cependant, comme il était absolument
étranger à la foule des courtisans de M. de Tréville, et que
c’était la première fois qu’on l’apercevait en ce lieu, on vint lui
demander ce qu’il désirait. À cette demande, d’Artagnan se nomma
fort humblement, s’appuya du titre de compatriote, et pria le valet
de chambre qui était venu lui faire cette question de demander pour
lui à M. de Tréville un moment d’audience, demande que celui-ci
promit d’un ton protecteur de transmettre en temps et lieu.

D’Artagnan, un peu revenu de sa surprise
première, eut donc le loisir d’étudier un peu les costumes et les
physionomies.

Au centre du groupe le plus animé était un
mousquetaire de grande taille, d’une figure hautaine et d’une
bizarrerie de costume qui attirait sur lui l’attention générale. Il
ne portait pas, pour le moment, la casaque d’uniforme, qui, au reste,
n’était pas absolument obligatoire dans cette époque de liberté
moindre mais d’indépendance plus grande, mais un justaucorps bleu de
ciel, tant soit peu fané et râpé, et sur cet habit un baudrier
magnifique, en broderies d’or, et qui reluisait comme les écailles
dont l’eau se couvre au grand soleil. Un manteau long de velours
cramoisi tombait avec grâce sur ses épaules découvrant par-devant
seulement le splendide baudrier auquel pendait une gigantesque
rapière.

Ce mousquetaire venait de descendre de garde
à l’instant même, se plaignait d’être enrhumé et toussait de
temps en temps avec affectation. Aussi avait-il pris le manteau, à
ce qu’il disait autour de lui, et tandis qu’il parlait du haut de sa
tête, en frisant dédaigneusement sa moustache, on admirait avec
enthousiasme le baudrier brodé, et d’Artagnan plus que tout autre.

«Que voulez-vous, disait le mousquetaire,
la mode en vient; c’est une folie, je le sais bien, mais c’est la
mode. D’ailleurs, il faut bien employer à quelque chose l’argent de
sa légitime.

— Ah! Porthos! s’écria un des assistants,
n’essaie pas de nous faire croire que ce baudrier te vient de la
générosité paternelle: il t’aura été donné par la dame voilée
avec laquelle je t’ai rencontré l’autre dimanche vers la porte
Saint-Honoré.

— Non, sur mon honneur et foi de
gentilhomme, je l’ai acheté moi- même, et de mes propres deniers,
répondit celui qu’on venait de désigner sous le nom de Porthos.

— Oui, comme j’ai acheté, moi, dit un
autre mousquetaire, cette bourse neuve, avec ce que ma maîtresse
avait mis dans la vieille.

— Vrai, dit Porthos, et la preuve c’est
que je l’ai payé douze pistoles.»

L’admiration redoubla, quoique le doute
continuât d’exister.

«N’est-ce pas, Aramis?» dit Porthos se
tournant vers un autre mousquetaire.

Cet autre mousquetaire formait un contraste
parfait avec celui qui l’interrogeait et qui venait de le désigner
sous le nom d’Aramis: c’était un jeune homme de vingt-deux à
vingt-trois ans à peine, à la figure naïve et doucereuse, à l’œil
noir et doux et aux joues roses et veloutées comme une pêche en
automne; sa moustache fine dessinait sur sa lèvre supérieure une
ligne d’une rectitude parfaite; ses mains semblaient craindre de
s’abaisser, de peur que leurs veines ne se gonflassent, et de temps
en temps il se pinçait le bout des oreilles pour les maintenir d’un
incarnat tendre et transparent. D’habitude il parlait peu et
lentement, saluait beaucoup, riait sans bruit en montrant ses dents,
qu’il avait belles et dont, comme du reste de sa personne, il
semblait prendre le plus grand soin. Il répondit par un signe de
tête affirmatif à l’interpellation de son ami.

Cette affirmation parut avoir fixé tous les
doutes à l’endroit du baudrier; on continua donc de l’admirer, mais
on n’en parla plus; et par un de ces revirements rapides de la
pensée, la conversation passa tout à coup à un autre sujet.

«Que pensez-vous de ce que raconte l’écuyer
de Chalais?» demanda un autre mousquetaire sans interpeller
directement personne, mais s’adressant au contraire à tout le monde.

«Et que raconte-t-il? demanda Porthos d’un
ton suffisant.

— Il raconte qu’il a trouvé à Bruxelles
Rochefort, l’âme damnée du cardinal, déguisé en capucin; ce
Rochefort maudit, grâce à ce déguisement, avait joué M. de
Laigues comme un niais qu’il est.

— Comme un vrai niais, dit Porthos; mais
la chose est-elle sûre?

— Je la tiens d’Aramis, répondit le
mousquetaire.

— Vraiment?

— Eh! vous le savez bien, Porthos, dit
Aramis; je vous l’ai racontée à vous-même hier, n’en parlons donc
plus.

— N’en parlons plus, voilà votre opinion
à vous, reprit Porthos. N’en parlons plus! peste! comme vous
concluez vite. Comment! le cardinal fait espionner un gentilhomme,
fait voler sa correspondance par un traître, un brigand, un pendard;
fait, avec l’aide de cet espion et grâce à cette correspondance,
couper le cou à Chalais, sous le stupide prétexte qu’il a voulu
tuer le roi et marier Monsieur avec la reine! Personne ne savait un
mot de cette énigme, vous nous l’apprenez hier, à la grande
satisfaction de tous, et quand nous sommes encore tout ébahis de
cette nouvelle, vous venez nous dire aujourd’hui: N’en parlons plus!

— Parlons-en donc, voyons, puisque vous le
désirez, reprit Aramis avec patience.

— Ce Rochefort, s’écria Porthos, si
j’étais l’écuyer du pauvre
Chalais, passerait avec moi un vilain
moment.

— Et vous, vous passeriez un triste quart
d’heure avec le duc
Rouge, reprit Aramis.

— Ah! le duc Rouge! bravo, bravo, le duc
Rouge! répondit Porthos en battant des mains et en approuvant de la
tête. Le «duc Rouge» est charmant. Je répandrai le mot, mon cher,
soyez tranquille. A- t-il de l’esprit, cet Aramis! Quel malheur que
vous n’ayez pas pu suivre votre vocation, mon cher! quel délicieux
abbé vous eussiez fait!

— Oh! ce n’est qu’un retard momentané,
reprit Aramis; un jour, je le serai. Vous savez bien, Porthos, que je
continue d’étudier la théologie pour cela.

— Il le fera comme il le dit, reprit
Porthos, il le fera tôt ou tard.

— Tôt, dit Aramis.

— Il n’attend qu’une chose pour le décider
tout à fait et pour reprendre sa soutane, qui est pendue derrière
son uniforme, reprit un mousquetaire.

— Et quelle chose attend-il? demanda un
autre.

— Il attend que la reine ait donné un
héritier à la couronne de
France.

— Ne plaisantons pas là-dessus,
messieurs, dit Porthos; grâce à
Dieu, la reine est encore d’âge
à le donner.

— On dit que M. de Buckingham est en
France, reprit Aramis avec un rire narquois qui donnait à cette
phrase, si simple en apparence, une signification passablement
scandaleuse.

— Aramis, mon ami, pour cette fois vous
avez tort, interrompit Porthos, et votre manie d’esprit vous entraîne
toujours au-delà des bornes; si M. de Tréville vous entendait, vous
seriez mal venu de parler ainsi.

— Allez-vous me faire la leçon, Porthos?
s’écria Aramis, dans l’œil doux duquel on vit passer comme un
éclair.

— Mon cher, soyez mousquetaire ou abbé.
Soyez l’un ou l’autre, mais pas l’un et l’autre, reprit Porthos.
Tenez, Athos vous l’a dit encore l’autre jour: vous mangez à tous
les râteliers. Ah! ne nous fâchons pas, je vous prie, ce serait
inutile, vous savez bien ce qui est convenu entre vous, Athos et moi.
Vous allez chez Mme d’Aiguillon, et vous lui faites la cour; vous
allez chez Mme de Bois-Tracy, la cousine de Mme de Chevreuse, et vous
passez pour être fort en avant dans les bonnes grâces de la dame.
Oh! mon Dieu, n’avouez pas votre bonheur, on ne vous demande pas
votre secret, on connaît votre discrétion. Mais puisque vous
possédez cette vertu, que diable! Faites-en usage à l’endroit de Sa
Majesté. S’occupe qui voudra et comme on voudra du roi et du
cardinal; mais la reine est sacrée, et si l’on en parle, que ce soit
en bien.

— Porthos, vous êtes prétentieux comme
Narcisse, je vous en préviens, répondit Aramis; vous savez que je
hais la morale, excepté quand elle est faite par Athos. Quant à
vous, mon cher, vous avez un trop magnifique baudrier pour être bien
fort là- dessus. Je serai abbé s’il me convient; en attendant, je
suis mousquetaire: en cette qualité, je dis ce qu’il me plaît, et
en ce moment il me plaît de vous dire que vous m’impatientez.

— Aramis!

— Porthos!

— Eh! messieurs! messieurs! s’écria-t-on
autour d’eux.

— M. de Tréville attend M. d’Artagnan»,
interrompit le laquais en ouvrant la porte du cabinet.

À cette annonce, pendant laquelle la porte
demeurait ouverte, chacun se tut, et au milieu du silence général
le jeune Gascon traversa l’antichambre dans une partie de sa longueur
et entra chez le capitaine des mousquetaires, se félicitant de tout
son cœur d’échapper aussi à point à la fin de cette bizarre
querelle.

CHAPITRE III L’AUDIENCE

M. de Tréville était pour le moment de
fort méchante humeur; néanmoins il salua poliment le jeune homme,
qui s’inclina jusqu’à terre, et il sourit en recevant son
compliment, dont l’accent béarnais lui rappela à la fois sa
jeunesse et son pays, double souvenir qui fait sourire l’homme à
tous les âges. Mais, se rapprochant presque aussitôt de
l’antichambre et faisant à d’Artagnan un signe de la main, comme
pour lui demander la permission d’en finir avec les autres avant de
commencer avec lui, il appela trois fois, en grossissant la voix à
chaque fois, de sorte qu’il parcourut tous les tons intervallaires
entre l’accent impératif et l’accent irrité:

«Athos! Porthos! Aramis!»

Les deux mousquetaires avec lesquels nous
avons déjà fait connaissance, et qui répondaient aux deux derniers
de ces trois noms, quittèrent aussitôt les groupes dont ils
faisaient partie et s’avancèrent vers le cabinet, dont la porte se
referma derrière eux dès qu’ils en eurent franchi le seuil. Leur
contenance, bien qu’elle ne fût pas tout à fait tranquille, excita
cependant par son laisser-aller à la fois plein de dignité et de
soumission, l’admiration de d’Artagnan, qui voyait dans ces hommes
des demi- dieux, et dans leur chef un Jupiter olympien armé de tous
ses foudres.

Quand les deux mousquetaires furent entrés,
quand la porte fut refermée derrière eux, quand le murmure
bourdonnant de l’antichambre, auquel l’appel qui venait d’être fait
avait sans doute donné un nouvel aliment eut recommencé; quand
enfin M. de Tréville eut trois ou quatre fois arpenté, silencieux
et le sourcil froncé, toute la longueur de son cabinet, passant
chaque fois devant Porthos et Aramis, roides et muets comme à la
parade, il s’arrêta tout à coup en face d’eux, et les couvrant des
pieds à la tête d’un regard irrité:

«Savez-vous ce que m’a dit le roi,
s’écria-t-il, et cela pas plus tard qu’hier au soir? le savez-vous,
messieurs?

— Non, répondirent après un instant de
silence les deux mousquetaires; non, monsieur, nous l’ignorons.

— Mais j’espère que vous nous ferez
l’honneur de nous le dire, ajouta Aramis de son ton le plus poli et
avec la plus gracieuse révérence.

— Il m’a dit qu’il recruterait désormais
ses mousquetaires parmi les gardes de M. le cardinal!

— Parmi les gardes de M. le cardinal! et
pourquoi cela? demanda vivement Porthos.

— Parce qu’il voyait bien que sa piquette
avait besoin d’être ragaillardie par un mélange de bon vin.»

Les deux mousquetaires rougirent jusqu’au
blanc des yeux. D’Artagnan ne savait où il en était et eût voulu
être à cent pieds sous terre.

«Oui, oui, continua M. de Tréville en
s’animant, oui, et Sa Majesté avait raison, car, sur mon honneur, il
est vrai que les mousquetaires font triste figure à la cour. M. le
cardinal racontait hier au jeu du roi, avec un air de condoléance
qui me déplut fort, qu’avant-hier ces damnés mousquetaires, ces
diables à quatre — il appuyait sur ces mots avec un accent
ironique qui me déplut encore davantage —, ces pourfendeurs,
ajoutait-il en me regardant de son œil de chat-tigre, s’étaient
attardés rue Férou, dans un cabaret, et qu’une ronde de ses gardes
— j’ai cru qu’il allait me rire au nez — avait été forcée
d’arrêter les perturbateurs. Morbleu! vous devez en savoir quelque
chose! Arrêter des mousquetaires! Vous en étiez, vous autres, ne
vous en défendez pas, on vous a reconnus, et le cardinal vous a
nommés. Voilà bien ma faute, oui, ma faute, puisque c’est moi qui
choisis mes hommes. Voyons, vous, Aramis, pourquoi diable m’avez-vous
demandé la casaque quand vous alliez être si bien sous la soutane?
Voyons, vous, Porthos, n’avez-vous un si beau baudrier d’or que pour
y suspendre une épée de paille? Et Athos! je ne vois pas Athos. Où
est-il?

— Monsieur, répondit tristement Aramis,
il est malade, fort malade.

— Malade, fort malade, dites-vous? et de
quelle maladie?

— On craint que ce ne soit de la petite
vérole, monsieur, répondit Porthos voulant mêler à son tour un
mot à la conversation, et ce qui serait fâcheux en ce que très
certainement cela gâterait son visage.

— De la petite vérole! Voilà encore une
glorieuse histoire que vous me contez là, Porthos!… Malade de la
petite vérole, à son âge?… Non pas!… mais blessé sans doute,
tué peut-être… Ah! si je le savais!… Sangdieu! messieurs les
mousquetaires, je n’entends pas que l’on hante ainsi les mauvais
lieux, qu’on se prenne de querelle dans la rue et qu’on joue de
l’épée dans les carrefours. Je ne veux pas enfin qu’on prête à
rire aux gardes de M. le cardinal, qui sont de braves gens,
tranquilles, adroits, qui ne se mettent jamais dans le cas d’être
arrêtés, et qui d’ailleurs ne se laisseraient pas arrêter, eux!…
j’en suis sûr… Ils aimeraient mieux mourir sur la place que de
faire un pas en arrière… Se sauver, détaler, fuir, c’est bon pour
les mousquetaires du roi, cela!»

Porthos et Aramis frémissaient de rage. Ils
auraient volontiers étranglé M. de Tréville, si au fond de tout
cela ils n’avaient pas senti que c’était le grand amour qu’il leur
portait qui le faisait leur parler ainsi. Ils frappaient le tapis du
pied, se mordaient les lèvres jusqu’au sang et serraient de toute
leur force la garde de leur épée. Au-dehors on avait entendu
appeler, comme nous l’avons dit, Athos, Porthos et Aramis, et l’on
avait deviné, à l’accent de la voix de M. de Tréville, qu’il était
parfaitement en colère. Dix têtes curieuses étaient appuyées à
la tapisserie et pâlissaient de fureur, car leurs oreilles collées
à la porte ne perdaient pas une syllabe de ce qui se disait, tandis
que leurs bouches répétaient au fur et à mesure les paroles
insultantes du capitaine à toute la population de l’antichambre. En
un instant depuis la porte du cabinet jusqu’à la porte de la rue,
tout l’hôtel fut en ébullition.

«Ah! les mousquetaires du roi se font
arrêter par les gardes de M. le cardinal», continua M. de Tréville
aussi furieux à l’intérieur que ses soldats, mais saccadant ses
paroles et les plongeant une à une pour ainsi dire et comme autant
de coups de stylet dans la poitrine de ses auditeurs. «Ah! six
gardes de Son Éminence arrêtent six mousquetaires de Sa Majesté!
Morbleu! j’ai pris mon parti. Je vais de ce pas au Louvre; je donne
ma démission de capitaine des mousquetaires du roi pour demander une
lieutenance dans les gardes du cardinal, et s’il me refuse, morbleu!
je me fais abbé.»

À ces paroles, le murmure de l’extérieur
devint une explosion: partout on n’entendait que jurons et
blasphèmes. Les morbleu! les sangdieu! les morts de tous les
diables! se croisaient dans l’air. D’Artagnan cherchait une
tapisserie derrière laquelle se cacher, et se sentait une envie
démesurée de se fourrer sous la table.

«Eh bien, mon capitaine, dit Porthos hors
de lui, la vérité est que nous étions six contre six, mais nous
avons été pris en traître, et avant que nous eussions eu le temps
de tirer nos épées, deux d’entre nous étaient tombés morts, et
Athos, blessé grièvement, ne valait guère mieux. Car vous le
connaissez, Athos; eh bien, capitaine, il a essayé de se relever
deux fois, et il est retombé deux fois. Cependant nous ne nous
sommes pas rendus, non! l’on nous a entraînés de force. En chemin,
nous nous sommes sauvés. Quant à Athos, on l’avait cru mort, et on
l’a laissé bien tranquillement sur le champ de bataille, ne pensant
pas qu’il valût la peine d’être emporté. Voilà l’histoire. Que
diable, capitaine! on ne gagne pas toutes les batailles. Le grand
Pompée a perdu celle de Pharsale, et le roi François Ier, qui, à
ce que j’ai entendu dire, en valait bien un autre, a perdu cependant
celle de Pavie.

— Et j’ai l’honneur de vous assurer que
j’en ai tué un avec sa propre épée, dit Aramis, car la mienne
s’est brisée à la première parade… Tué ou poignardé, monsieur,
comme il vous sera agréable.

— Je ne savais pas cela, reprit M. de
Tréville d’un ton un peu radouci. M. le cardinal avait exagéré, à
ce que je vois.

— Mais de grâce, monsieur, continua
Aramis, qui, voyant son capitaine s’apaiser, osait hasarder une
prière, de grâce, monsieur, ne dites pas qu’Athos lui-même est
blessé: il serait au désespoir que cela parvint aux oreilles du
roi, et comme la blessure est des plus graves, attendu qu’après
avoir traversé l’épaule elle pénètre dans la poitrine, il serait
à craindre…»

Au même instant la portière se souleva, et
une tête noble et belle, mais affreusement pâle, parut sous la
frange.

«Athos! s’écrièrent les deux
mousquetaires.

— Athos! répéta M. de Tréville
lui-même.

— Vous m’avez mandé, monsieur, dit Athos
à M. de Tréville d’une voix affaiblie mais parfaitement calme, vous
m’avez demandé, à ce que m’ont dit nos camarades, et je m’empresse
de me rendre à vos ordres; voilà, monsieur, que me voulez-vous?»

Et à ces mots le mousquetaire, en tenue
irréprochable, sanglé comme de coutume, entra d’un pas ferme dans
le cabinet. M. de Tréville, ému jusqu’au fond du cœur de cette
preuve de courage, se précipita vers lui.

«J’étais en train de dire à ces
messieurs, ajouta-t-il, que je défends à mes mousquetaires
d’exposer leurs jours sans nécessité, car les braves gens sont bien
chers au roi, et le roi sait que ses mousquetaires sont les plus
braves gens de la terre. Votre main, Athos.»

Et sans attendre que le nouveau venu
répondît de lui-même à cette preuve d’affection, M. de Tréville
saisissait sa main droite et la lui serrait de toutes ses forces,
sans s’apercevoir qu’Athos, quel que fût son empire sur lui-même,
laissait échapper un mouvement de douleur et pâlissait encore, ce
que l’on aurait pu croire impossible.

La porte était restée entrouverte, tant
l’arrivée d’Athos, dont, malgré le secret gardé, la blessure était
connue de tous, avait produit de sensation. Un brouhaha de
satisfaction accueillit les derniers mots du capitaine et deux ou
trois têtes, entraînées par l’enthousiasme, apparurent par les
ouvertures de la tapisserie. Sans doute, M. de Tréville allait
réprimer par de vives paroles cette infraction aux lois de
l’étiquette, lorsqu’il sentit tout à coup la main d’Athos se
crisper dans la sienne, et qu’en portant les yeux sur lui il
s’aperçut qu’il allait s’évanouir. Au même instant Athos, qui
avait rassemblé toutes ses forces pour lutter contre la douleur,
vaincu enfin par elle, tomba sur le parquet comme s’il fût mort.

«Un chirurgien! cria M. de Tréville. Le
mien, celui du roi, le meilleur! Un chirurgien! ou, sangdieu! mon
brave Athos va trépasser.»

Aux cris de M. de Tréville, tout le monde
se précipita dans son cabinet sans qu’il songeât à en fermer la
porte à personne, chacun s’empressant autour du blessé. Mais tout
cet empressement eût été inutile, si le docteur demandé ne se fût
trouvé dans l’hôtel même; il fendit la foule, s’approcha d’Athos
toujours évanoui, et, comme tout ce bruit et tout ce mouvement le
gênait fort, il demanda comme première chose et comme la plus
urgente que le mousquetaire fût emporté dans une chambre voisine.
Aussitôt M. de Tréville ouvrit une porte et montra le chemin à
Porthos et à Aramis, qui emportèrent leur camarade dans leurs bras.
Derrière ce groupe marchait le chirurgien, et derrière le
chirurgien, la porte se referma.

Alors le cabinet de M. de Tréville, ce lieu
ordinairement si respecté, devint momentanément une succursale de
l’antichambre. Chacun discourait, pérorait, parlait haut, jurant,
sacrant, donnant le cardinal et ses gardes à tous les diables.

Un instant après, Porthos et Aramis
rentrèrent; le chirurgien et
M. de Tréville seuls étaient
restés près du blessé.

Enfin M. de Tréville rentra à son tour. Le
blessé avait repris connaissance; le chirurgien déclarait que
l’état du mousquetaire n’avait rien qui pût inquiéter ses amis, sa
faiblesse ayant été purement et simplement occasionnée par la
perte de son sang.

Puis M. de Tréville fit un signe de la
main, et chacun se retira, excepté d’Artagnan, qui n’oubliait point
qu’il avait audience et qui, avec sa ténacité de Gascon, était
demeuré à la même place.

Lorsque tout le monde fut sorti et que la
porte fut refermée, M. de Tréville se retourna et se trouva seul
avec le jeune homme. L’événement qui venait d’arriver lui avait
quelque peu fait perdre le fil de ses idées. Il s’informa de ce que
lui voulait l’obstiné solliciteur. D’Artagnan alors se nomma, et M.
de Tréville, se rappelant d’un seul coup tous ses souvenirs du
présent et du passé, se trouva au courant de sa situation.

«Pardon lui dit-il en souriant, pardon, mon
cher compatriote, mais je vous avais parfaitement oublié. Que
voulez-vous! un capitaine n’est rien qu’un père de famille chargé
d’une plus grande responsabilité qu’un père de famille ordinaire.
Les soldats sont de grands enfants; mais comme je tiens à ce que les
ordres du roi, et surtout ceux de M. le cardinal, soient exécutés…»

D’Artagnan ne put dissimuler un sourire. À
ce sourire, M. de Tréville jugea qu’il n’avait point affaire à un
sot, et venant droit au fait, tout en changeant de conversation:

«J’ai beaucoup aimé monsieur votre père,
dit-il. Que puis-je faire pour son fils? hâtez-vous, mon temps n’est
pas à moi.

— Monsieur, dit d’Artagnan, en quittant
Tarbes et en venant ici, je me proposais de vous demander, en
souvenir de cette amitié dont vous n’avez pas perdu mémoire, une
casaque de mousquetaire; mais, après tout ce que je vois depuis deux
heures, je comprends qu’une telle faveur serait énorme, et je
tremble de ne point la mériter.

— C’est une faveur en effet, jeune homme,
répondit M. de Tréville; mais elle peut ne pas être si fort
au-dessus de vous que vous le croyez ou que vous avez l’air de le
croire. Toutefois une décision de Sa Majesté a prévu ce cas, et je
vous annonce avec regret qu’on ne reçoit personne mousquetaire avant
l’épreuve préalable de quelques campagnes, de certaines actions
d’éclat, ou d’un service de deux ans dans quelque autre régiment
moins favorisé que le nôtre.»

D’Artagnan s’inclina sans rien répondre. Il
se sentait encore plus avide d’endosser l’uniforme de mousquetaire
depuis qu’il y avait de si grandes difficultés à l’obtenir.

«Mais, continua Tréville en fixant sur son
compatriote un regard si perçant qu’on eût dit qu’il voulait lire
jusqu’au fond de son cœur, mais, en faveur de votre père, mon
ancien compagnon, comme je vous l’ai dit, je veux faire quelque chose
pour vous, jeune homme. Nos cadets de Béarn ne sont ordinairement
pas riches, et je doute que les choses aient fort changé de face
depuis mon départ de la province. Vous ne devez donc pas avoir de
trop, pour vivre, de l’argent que vous avez apporté avec vous.»

D’Artagnan se redressa d’un air fier qui
voulait dire qu’il ne demandait l’aumône à personne.

«C’est bien, jeune homme, c’est bien,
continua Tréville, je connais ces airs-là, je suis venu à Paris
avec quatre écus dans ma poche, et je me serais battu avec quiconque
m’aurait dit que je n’étais pas en état d’acheter le Louvre.»

D’Artagnan se redressa de plus en plus;
grâce à la vente de son cheval, il commençait sa carrière avec
quatre écus de plus que M. de Tréville n’avait commencé la sienne.

«Vous devez donc, disais-je, avoir besoin
de conserver ce que vous avez, si forte que soit cette somme; mais
vous devez avoir besoin aussi de vous perfectionner dans les
exercices qui conviennent à un gentilhomme. J’écrirai dès
aujourd’hui une lettre au directeur de l’académie royale, et dès
demain il vous recevra sans rétribution aucune. Ne refusez pas cette
petite douceur. Nos gentilshommes les mieux nés et les plus riches
la sollicitent quelquefois, sans pouvoir l’obtenir. Vous apprendrez
le manège du cheval, l’escrime et la danse; vous y ferez de bonnes
connaissances, et de temps en temps vous reviendrez me voir pour me
dire où vous en êtes et si je puis faire quelque chose pour vous.»

D’Artagnan, tout étranger qu’il fût encore
aux façons de cour, s’aperçut de la froideur de cet accueil.

«Hélas, monsieur, dit-il, je vois combien
la lettre de recommandation que mon père m’avait remise pour vous me
fait défaut aujourd’hui!

— En effet, répondit M. de Tréville, je
m’étonne que vous ayez entrepris un aussi long voyage sans ce
viatique obligé, notre seule ressource à nous autres Béarnais.

— Je l’avais, monsieur, et, Dieu merci, en
bonne forme, s’écria d’Artagnan; mais on me l’a perfidement dérobé.»

Et il raconta toute la scène de Meung,
dépeignit le gentilhomme inconnu dans ses moindres détails, le tout
avec une chaleur, une vérité qui charmèrent M. de Tréville.

«Voilà qui est étrange, dit ce dernier en
méditant; vous aviez donc parlé de moi tout haut?

— Oui, monsieur, sans doute j’avais commis
cette imprudence; que voulez-vous, un nom comme le vôtre devait me
servir de bouclier en route: jugez si je me suis mis souvent à
couvert!»

La flatterie était fort de mise alors, et
M. de Tréville aimait l’encens comme un roi ou comme un cardinal. Il
ne put donc s’empêcher de sourire avec une visible satisfaction,
mais ce sourire s’effaça bientôt, et revenant de lui-même à
l’aventure de Meung:

«Dites-moi, continua-t-il, ce gentilhomme
n’avait-il pas une légère cicatrice à la tempe?

— Oui, comme le ferait l’éraflure d’une
balle.

— N’était-ce pas un homme de belle mine?

— Oui.

— De haute taille?

— Oui.

— Pâle de teint et brun de poil?

— Oui, oui, c’est cela. Comment se
fait-il, monsieur, que vous connaissiez cet homme? Ah! si jamais je
le retrouve, et je le retrouverai, je vous le jure, fût-ce en enfer…

— Il attendait une femme? continua
Tréville.

— Il est du moins parti après avoir causé
un instant avec celle qu’il attendait.

— Vous ne savez pas quel était le sujet
de leur conversation?

— Il lui remettait une boîte, lui disait
que cette boîte contenait ses instructions, et lui recommandait de
ne l’ouvrir qu’à Londres.

— Cette femme était anglaise?

— Il l’appelait Milady.

— C’est lui! murmura Tréville, c’est lui!
je le croyais encore à
Bruxelles!

— Oh! monsieur, si vous savez quel est cet
homme, s’écria d’Artagnan, indiquez-moi qui il est et d’où il est,
puis je vous tiens quitte de tout, même de votre promesse de me
faire entrer dans les mousquetaires; car avant toute chose je veux me
venger.

— Gardez-vous-en bien, jeune homme,
s’écria Tréville; si vous le voyez venir, au contraire, d’un côté
de la rue, passez de l’autre! Ne vous heurtez pas à un pareil
rocher: il vous briserait comme un verre.

— Cela n’empêche pas, dit d’Artagnan, que
si jamais je le retrouve…

— En attendant, reprit Tréville, ne le
cherchez pas, si j’ai un conseil à vous donner.»

Tout à coup Tréville s’arrêta, frappé
d’un soupçon subit. Cette grande haine que manifestait si hautement
le jeune voyageur pour cet homme, qui, chose assez peu vraisemblable,
lui avait dérobé la lettre de son père, cette haine ne
cachait-elle pas quelque perfidie? ce jeune homme n’était-il pas
envoyé par Son Éminence? ne venait-il pas pour lui tendre quelque
piège? ce prétendu d’Artagnan n’était-il pas un émissaire du
cardinal qu’on cherchait à introduire dans sa maison, et qu’on avait
placé près de lui pour surprendre sa confiance et pour le perdre
plus tard, comme cela s’était mille fois pratiqué? Il regarda
d’Artagnan plus fixement encore cette seconde fois que la première.
Il fut médiocrement rassuré par l’aspect de cette physionomie
pétillante d’esprit astucieux et d’humilité affectée.

«Je sais bien qu’il est Gascon, pensa-t-il;
mais il peut l’être aussi bien pour le cardinal que pour moi.
Voyons, éprouvons-le.»

«Mon ami, lui dit-il lentement, je veux,
comme au fils de mon ancien ami, car je tiens pour vraie l’histoire
de cette lettre perdue, je veux, dis-je, pour réparer la froideur
que vous avez d’abord remarquée dans mon accueil, vous découvrir
les secrets de notre politique. Le roi et le cardinal sont les
meilleurs amis; leurs apparents démêlés ne sont que pour tromper
les sots. Je ne prétends pas qu’un compatriote, un joli cavalier, un
brave garçon, fait pour avancer, soit la dupe de toutes ces
feintises et donne comme un niais dans le panneau, à la suite de
tant d’autres qui s’y sont perdus. Songez bien que je suis dévoué à
ces deux maîtres tout-puissants, et que jamais mes démarches
sérieuses n’auront d’autre but que le service du roi et celui de M.
le cardinal, un des plus illustres génies que la France ait
produits. Maintenant, jeune homme, réglez-vous là-dessus, et si
vous avez, soit de famille, soit par relations, soit d’instinct même,
quelqu’une de ces inimitiés contre le cardinal telles que nous les
voyons éclater chez les gentilshommes, dites-moi adieu, et
quittons-nous. Je vous aiderai en mille circonstances, mais sans vous
attacher à ma personne. J’espère que ma franchise, en tout cas,
vous fera mon ami; car vous êtes jusqu’à présent le seul jeune
homme à qui j’aie parlé comme je le fais.»

Tréville se disait à part lui:

«Si le cardinal m’a dépêché ce jeune
renard, il n’aura certes pas manqué, lui qui sait à quel point je
l’exècre, de dire à son espion que le meilleur moyen de me faire la
cour est de me dire pis que pendre de lui; aussi, malgré mes
protestations, le rusé compère va-t-il me répondre bien
certainement qu’il a l’Éminence en horreur.»

Il en fut tout autrement que s’y attendait
Tréville; d’Artagnan répondit avec la plus grande simplicité:

«Monsieur, j’arrive à Paris avec des
intentions toutes semblables.
Mon père m’a recommandé de ne
souffrir rien du roi, de M. le
cardinal et de vous, qu’il tient
pour les trois premiers de
France.»

D’Artagnan ajoutait M. de Tréville aux deux
autres, comme on peut s’en apercevoir, mais il pensait que cette
adjonction ne devait rien gâter.

«J’ai donc la plus grande vénération pour
M. le cardinal, continua-t-il, et le plus profond respect pour ses
actes. Tant mieux pour moi, monsieur, si vous me parlez, comme vous
le dites, avec franchise; car alors vous me ferez l’honneur d’estimer
cette ressemblance de goût; mais si vous avez eu quelque défiance,
bien naturelle d’ailleurs, je sens que je me perds en disant la
vérité; mais, tant pis, vous ne laisserez pas que de m’estimer, et
c’est à quoi je tiens plus qu’à toute chose au monde.»

M. de Tréville fut surpris au dernier
point. Tant de pénétration, tant de franchise enfin, lui causait de
l’admiration, mais ne levait pas entièrement ses doutes: plus ce
jeune homme était supérieur aux autres jeunes gens, plus il était
à redouter s’il se trompait. Néanmoins il serra la main à
d’Artagnan, et lui dit:

«Vous êtes un honnête garçon, mais dans
ce moment je ne puis faire que ce que je vous ai offert tout à
l’heure. Mon hôtel vous sera toujours ouvert. Plus tard, pouvant me
demander à toute heure et par conséquent saisir toutes les
occasions, vous obtiendrez probablement ce que vous désirez obtenir.

— C’est-à-dire, monsieur, reprit
d’Artagnan, que vous attendez que je m’en sois rendu digne. Eh bien,
soyez tranquille, ajouta-t- il avec la familiarité du Gascon, vous
n’attendrez pas longtemps.»

Et il salua pour se retirer, comme si
désormais le reste le regardait.

«Mais attendez donc, dit M. de Tréville en
l’arrêtant, je vous ai promis une lettre pour le directeur de
l’académie. Êtes-vous trop fier pour l’accepter, mon jeune
gentilhomme?

— Non, monsieur, dit d’Artagnan; je vous
réponds qu’il n’en sera pas de celle-ci comme de l’autre. Je la
garderai si bien qu’elle arrivera, je vous le jure, à son adresse,
et malheur à celui qui tenterait de me l’enlever!»

M. de Tréville sourit à cette
fanfaronnade, et, laissant son jeune compatriote dans l’embrasure de
la fenêtre où ils se trouvaient et où ils avaient causé ensemble,
il alla s’asseoir à une table et se mit à écrire la lettre de
recommandation promise. Pendant ce temps, d’Artagnan, qui n’avait
rien de mieux à faire, se mit à battre une marche contre les
carreaux, regardant les mousquetaires qui s’en allaient les uns après
les autres, et les suivant du regard jusqu’à ce qu’ils eussent
disparu au tournant de la rue.

M. de Tréville, après avoir écrit la
lettre, la cacheta et, se levant, s’approcha du jeune homme pour la
lui donner; mais au moment même où d’Artagnan étendait la main
pour la recevoir, M. de Tréville fut bien étonné de voir son
protégé faire un soubresaut, rougir de colère et s’élancer hors
du cabinet en criant:

«Ah! sangdieu! il ne m’échappera pas,
cette fois.

— Et qui cela? demanda M. de Tréville.

— Lui, mon voleur! répondit d’Artagnan.
Ah! traître!»

Et il disparut.

«Diable de fou! murmura M. de Tréville. À
moins toutefois, ajouta- t-il, que ce ne soit une manière adroite de
s’esquiver, en voyant qu’il a manqué son coup.»